Tsunami

Votre Amibe
Si nous agissons sur le monde, c'est en tant que héros. Il faut nous dire que nous sommes « formidables » pour que nous ayons le sentiment d'exister. [...] Pourquoi la simple mention, sobre : « raz-de-marée en Asie du sud-est, autant de victimes, populations dans le besoin, possibilité de verser des dons au compte untel » ne suffit-elle pas à déployer un secours pareil ? Le pays qui a été touché n'est pas n'importe quel pays : c'est le pays de nos vacances, c'est notre paradis, le pays où nous sommes des dieux...
Publié le: 4 mars 2005
Modifié le: 21 novembre 2013

« Comme tout le monde », j’ai appris à travers la télévision, quasi en même temps que se déroulaient les tragiques événements, les dévastations opérées en Asie du sud-est par le raz-de-marée du 26 décembre 2004 de l’ère chrétienne. Les media ont ressassé pendant des semaines des récits et des images autour de cette catastrophe particulièrement spectaculaire. Les mêmes media ont également relayé la mise en scène - tout aussi spectaculaire ? - d’un formidable (et sans doute réel) élan de charité qui a vu nos populations, ainsi que différents acteurs sociaux de chez nous dispenser une aide pécuniaire substantielle aux contrées touchées. A tel point que cet « élan de solidarité » a abondamment été qualifié de « second raz-de-marée ».

Bon, je marche un peu sur des œufs, d’accord.

Il serait obscène de contester la gravité et l’horreur du cataclysme ou même de suggérer qu’elles puissent passer au second plan. Ce que vivent les populations frappées ne devrait bien évidemment être vécu par personne. Aucune souffrance réelle ne peut être banalisée, c’est pourquoi j’irai jusqu’à suggérer qu’il serait indécent même de tenter de décrire la souffrance d’autrui, d’en parler, qu’elle est indicible et qu’on ne peut se donner ainsi à bon marché l’impression de la partager. Tout au plus peut-on humblement, à l’occasion, aider à la soulager. Le ton quelque peu moralisateur de ces derniers mots ne doit pas induire le lecteur en erreur : il s’agit avant tout d’un garde-fou qui m’est destiné, afin d’éprouver les limites de mon propos. Que j’aie donné de l’argent ou pas, que j’aie fait tout ce que je pouvais pour aider ces malheureux, que j’aie fait ce qu’il fallait : de tout cela il ne sera pas question, si vous le voulez bien. Je préfère garder cela pour moi et, de toute façon, je ne me sens pas de taille à trancher ces problèmes, ni pour moi ni pour quiconque. Mon propos sera plus modeste : il n’a pas la prétention d’être une réponse appropriée aux sollicitations des événements, mais il consistera, au-delà de l’assistance que réclame tout être en difficulté, à creuser quelques questions que je ne puis m’empêcher de me poser suite à ce qui s’est passé. Que ces quelques réflexions, si elles trouvent un lecteur et si elles éveillent un écho en lui, contribuent dans l’avenir à quelque peu améliorer les choses, à donner un autre sens au spectacle de la souffrance d’autrui, je ne l’attends pas expressément. Tout au plus estimé-je plus civil, par rapport à notre culture (dont fait partie la charité - ou la solidarité, comme on voudra), de ne pas les garder pour moi.

Tout d’abord, se pose la question de l’emploi des techniques télévisuelles. Je commence par là, même si cela peut sembler trivial, parce que la proximité que nous avons eue chez nous avec les événements dramatiques passait par la proximité plus réelle que la masse de nos concitoyens entretient avec la lucarne domestique. Celle-ci importe en nos foyers, à la vitesse de propagation de l’électricité dans un conducteur, soit en un temps négligeable à l’échelle planétaire, messages sonores et images mobiles sur des événements se produisant n’importe où dans le monde, pour peu que s’y trouvent le personnel et le matériel nécessaires. De gigantesques réseaux centralisés dispensent ces images et ces sons aux ménages et particuliers qui ont bien voulu se connecter à eux. J’ai pris l’habitude, face à une technique quelle qu’elle soit, de m’interroger sur ce qu’elle changeait réellement dans nos vies, et sur ce qu’elle pouvait y apporter d’utile et de positif. Cela part d’un désir de dépasser le stade du gadget où l’artefact technique fascine pour lui-même, pour son fonctionnement, sa « magie » et pour sa nouveauté éventuelle, sans se laisser non plus immerger dans une utilisation aveugle où il est évident qu’on emploie - sans y réfléchir - tel ou tel objet technique, lequel prend alors « naturellement » et à notre insu place dans une « niche » ou un « créneau » de notre existence, y assurant une fonction que nous n’assumons pas expressément. Je me suis mis à adopter cette attitude, ayant été rendu conscient de l’énormité des bouleversements à l’échelle planétaire que la plupart des techniques humaines induisent effectivement. On sent ici poindre un parallèle - un peu facile - que je risquerai entre la catastrophe naturelle dont il est question et des cataclysmes plus subtils, la plupart du temps moins spectaculaires, mais souvent infiniment plus dévastateurs, quant à eux humainement et techniquement induits. L’autre jour, un ami m’a rendu particulièrement sensible à ses aspects en me désignant le flot d’automobiles occupées par leur seul conducteur, qui se déverse quotidiennement, au pas, sur notre ville. Il m’a dit : « Voilà aussi un véritable tsunami, et celui-là, il est quotidien ! » Une telle marée de gaz d’échappements est certes invisible, mais pourra à terme avoir des conséquences sur nos habitats qui ravaleront les tsunamis naturels au rang d’anecdotes. Sans parler de l’effet dévastateur sur les vies individuelles et la socialité des heures passées chaque jour dans un habitacle confiné…

Semblablement, c’est un flot de messages et d’images sur la catastrophe naturelle qui a submergé nos fêtes de fin d’année, quoique rivalisant rarement avec la marée annuelle - qui ne tranche plus qu’à peine avec le ressac quotidien - de cadeaux, d’achats, de nourriture, d’alcool, de lumières. Le raz-de-marée naturel est catastrophique, c’est certain. Peut-on aller jusqu’à envisager que les deux autres puissent dans une certaine mesure l’être aussi ? Si oui, à quel niveau se situeraient les dégâts ? Interrogeons-nous intempestivement. La proximité, à l’occasion qui nous préoccupe, du phénomène d’origine humaine de raz-de-marée consumériste et de celui, d’origine naturelle, de son analogue marin avec le spectacle de ses dévastations nous invite à penser. Dans les deux cas, me semble-t-il, il y a excès : un équilibre est rompu. Pour en revenir à la télévision, le téléspectateur a été englouti par le spectacle de l’engloutissement physique de milliers de personnes et de leurs biens. Comme il y a trois ans, lors de l’attentat contre les tours de Manhattan, un flot d’images d’une intensité dramatique rare a suscité la montée d’une émotion en proportion. Cela fait penser au tremblement de terre de Lisbonne de 1755, relayé abondamment, à l’époque, par une presse naissante et qui suscita dans l’Europe un élan de compassion sans précédent dont on attribue souvent la cause à la récente technique journalistique d’alors. Certes l’ampleur du rayon d’action et la facilité de pénétration des media a permis d’alerter une population suffisante en tellement peu de temps qu’une aide réelle et bienvenue a pu parvenir assez rapidement aux sinistrés. De ce point de vue, le « village global », selon le mot de Marshall McLuhan, suscité par l’avènement des media télévisuels, est un village où les nouvelles vont vite, où l’on peut s’émouvoir tout aussi vite du malheur d’autrui et où, grâce à la mobilité des capitaux, comme des personnes et du matériel, les secours peuvent arriver rapidement. Un « bon point » pour ces techniques.

Mais s’il est quasiment sûr que sans la couverture médiatique que nous connaissons, le monde aurait été complètement indifférent au malheur de l’Asie du sud-est, il convient de s’interroger sur le prix de cette médiatisation et la manière dont elle opère. C’est désormais un lieu commun : quoi qu’on en dise, les media en général et la télévision en particulier sont devenus avant tout un instrument de divertissement. C’est ce à quoi je voulais faire allusion tout à l’heure en utilisant les termes de « niche » ou de « créneau » dans notre existence. Faute d’une utilisation volontaire réfléchie par tous les intervenants et d’une démarche rationnelle en vue d’améliorer la vie des utilisateurs, et malgré des velléités de « service public » désormais pratiquement révolues, la télévision occupe actuellement une place que le « marché » lui a trouvée, pour le plus grand profit des activités de celui-ci. Le fait de se plonger dans les récits que nous offrent à profusion la lanterne magique comme la radio ou la presse papier, permet à l’individu de masse fatigué par sa vie d’oublier celle-ci quelques instants et de se laisser porter dans un ailleurs dépaysant, rassurant, parfois défoulant, en tout cas le détournant de sa propre existence. La télévision occupe actuellement - quoique dans l’espace privé - la place que tenaient jadis les comédiens, saltimbanques et autres bonimenteurs de foire - outre celle que tenait le culte religieux, selon moi. Ceux-ci captaient l’attention du public en suscitant leur intérêt par des histoires incroyables, des récits sur des contrées ou des événements lointains, des flatteries, des plaisanteries qui les distrayaient de leur quotidien morose, tout cela dans la proximité des marchands qui en tiraient le plus grand profit. De même, la télévision s’alimente à notre besoin d’évasion en piquant notre curiosité, parfois malsaine, par l’offre qu’elle lui fait de spectaculaire. N’oublions pas qu’elle est largement financée par la « vente » d’audience auprès d’annonceurs marchands de toutes sortes. Il faut dire que ses caractéristiques se prêtent bien à un tel fonctionnement : d’une part la fascination quasi hypnotique que les images lumineuses et animées qu’elle dispense suscitent, d’autre part son côté intrusif dans la vie des ménages où, si son propriétaire à en droit le choix de l’allumer ou de l’éteindre ainsi que le choix de la chaîne, il lui est souvent en fait bien difficile de couper court à la fascination qu’exercent des programmes imposés ayant, du moins chez les chaînes dites généralistes, une irrésistible tendance à l’uniformisation. Ainsi, même si elle recèle un extraordinaire potentiel documentaire pour distribuer simultanément à un grand nombre de destinataires des images réalistes captées à l’autre bout du monde au moyen d’un matériel et de personnel réduits - ce qui la rend particulièrement propice aux documentaires géographiques et animaliers -, ce sont surtout les capacités de mise en scène de la télévision qui sont exploitées. La juxtaposition d’images spectaculaires, de figures humaines symboliques, de musiques, de commentaires en voix-off, d’adresses au spectateur, de décors, d’éclairages, la succession des plans, la présence d’un public, les mouvements de caméra, tout cela contribue à une intense dramatisation d’un « événement » qui n’a en fait plus rien de fortuit et tout de construit, et auquel le spectateur passif a de ce fait l’impression de participer de chez lui.

A l’occasion du raz-de-marée qui nous occupe, nous avons pu assister à un véritable « show » de divertissement mettant en scène la charité d’un « nous » en réalité complètement atomisé et dispersé dans les foyers. Le téléspectateur s’est vu emporté dans un tourbillon de « solidarité » au sein duquel, à travers les réseaux électroniques de distribution - télévision, téléphone, banques - il a pu se sentir en communion avec ses concitoyens, comme avec les malheureux du bout du monde. Interrogeons-nous sur l’opportunité de cette distance « sanitaire » établie par la technique - même si d’un autre côté elle « rapproche » - dans une société ou, bien souvent, on évite d’adresser la parole au « prochain » que l’on croise en rue. Cette distance est certes salvatrice lorsqu’il s’agit d’observer le comportement des lions à l’état sauvage. Mais lorsqu’il s’agit de la formation d’un « nous », d’une communauté humaine, quel est le bénéfice réel de la mise en scène télévisuelle d’une telle communauté où manque la présence en chair et en os de l’autre, surtout si cette absence tente, par les caractéristiques du media même, de se faire oublier ? Dans le cas qui nous occupe, le bénéfice est certain : cette mise en scène festive a permis de rassembler des fonds importants pour l’aide d’urgence. Mais à quel prix ? N’y a-t-il pas quelque chose d’indécent à bâtir un « nous » aseptisé, fictif, virtuel, émotionnel sur le malheur d’autrui ? N’y a-t-il pas quelqu’obscénité à adresser à un absent anonyme qui s’y reconnaîtra un « vous êtes formidables » sur fond d’indicible souffrance ? Pourquoi l’Inde, contrée traditionnellement particulièrement sensible à l’altérité radicale qu’institutionnalise le terrible système des castes, a-t-elle refusé toute aide ? … Propos d’intello nanti ?

Toutes ces questions m’amènent à un second thème que je voudrais aborder ici : la charité. J’utilise à dessein ce terme qui ne fut pas celui employé, lequel était : solidarité. Quand on me dit « solidarité » j’entends « solide », à savoir un corps compact, un tout qui a une cohésion, une masse qui se tient. Il ne pourrait donc y avoir à proprement parler de solidarité qu’entre les éléments d’un tel tout, et ce en vue de la préservation de l’ensemble. De plus, s’il y a tout et solidarité, ce serait obligatoirement sur fond d’un extérieur sur lequel se détache le tout, et par lequel celui-ci est éventuellement menacé. Dans le cas qui nous occupe, l’ensemble serait l’humanité ? En vertu de quelle appartenance commune envoyons-nous des fonds aux sinistrés ? Et l’extérieur, serait-ce la nature, celle, impitoyable, des cataclysmes ? N’est-on pas toujours solidaire face à quelque chose, affirmant par là un nous face à un ça (ou un eux) ? Ce que je voudrais interroger ici, c’est justement l’effectivité de ce tout, de ce nous, mis en scène me semble-t-il par le discours sur la solidarité. Celui-ci paraît impliquer comme une communauté de destin, or peut-il réellement y avoir communauté de destin entre des individus qui ne se côtoieront probablement jamais, qui vivent aux antipodes, et dans des conditions radicalement différentes, voire diamétralement opposées sur le vecteur de la distribution des biens ? L’image télévisée nous rend ces visages à la fois tellement proches, et tellement lointains : nous connaissons leurs noms, nous les voyons vivre, mais nous ne pouvons nous adresser à eux. Certes, personne n’est à l’abri d’un cataclysme, mais beaucoup y sont infiniment plus exposés, de par leur situation et géographique et économique - lesquelles sont souvent liées. La « solidarité » fait-elle allusion aux liens socio-économico-politiques qui tissent la trame de l’ « ordre mondial » à partir de fibres entrelacées de passé colonial, de guerres inter-ethniques, d’industrie touristique, d’exploitation de main-d’œuvre, de flux de capitaux et de marchandises ? Ce n’est vraisemblablement pas à cette solidarité plutôt négative que les media entendent nous faire penser. Ou bien la solidarité acclamée entend-elle rectifier les perversions de ces liens inavouables ? Encore une fois, il s’agit de s’interroger sur la nature de la cohésion qui existe entre les malheureux sinistrés et les heureux donateurs. J’ai entendu dans des conversations informelles des suggestions du genre : « si on s’émeut pour le tsunami, c’est parce qu’il y a des touristes occidentaux concernés » ou encore « on n’a pas fait autant de bruit pour le génocide rwandais, ou pour tel tremblement de terre en Chine, bien plus dévastateurs et meurtriers. » Pourquoi n’y aurait-il pas la même « solidarité » avec les victimes de ces catastrophes-ci ?
A moins que j’aie fait fausse route et que « solidarité » veuille tout simplement dire quelque chose comme « amour du semblable » ou même « amour de l’autre ». Or quel spectacle nous est donné par nos media ? Précisément un savant mélange de similitude et d’altérité. Comme nous, ils ont des écoles, des boutiques, des rues, des maisons, des autobus. Mais l’exotisme persiste : c’est là-bas, là où nous allons en vacances. Ils font partie du décor de nos vacances : plus personne, chez nous, ne pêche avec une barque pour survivre. Ce jeu subtil où l’on aime l’autre en vertu de similitudes est théologiquement profondément ancré dans notre culture : il s’agit du jeu de la charité. Entre celui qui donne et celui qui reçoit, il y a asymétrie : l’un a, l’autre n’a pas. Mais par un miraculeux retournement que seul un dieu peut garantir, s’il y a don, c’est parce que l’un se reconnaît dans l’autre, se met lui-même à sa place en vertu d’une origine (et d’une fin) qu’il croit commune. La charité, c’est le don qui vient de plus haut, la participation à un ordre du monde assuré dans l’ailleurs. Celui qui donne par charité embarque par là même celui qui reçoit dans cet ordre du monde où la contingence transitoire doit être transcendée. Celui qui reçoit est un miséreux : il procure au charitable le spectacle de la misère - il y a des professionnels de cela et comme tout show, c’est un business - intrinsèque à l’existence, en retour de quoi le donateur prodigue la charité divine. Par le geste du don, rendu possible par la mise en scène de la misère, la prodigalité divine, ainsi que la contingence du monde sont rendues manifestes. En attendant, le donateur bénéficie du privilège d’être le bras du divin, tandis que l’autre se voit assigner le rôle d’allégorie de la corruption de la matière. Et si la charité en acte (sens du mot eucharistie) met en drame l’idée d’une similitude essentielle (l’homme créé à l’image de Dieu) fondée et consommée dans l’au-delà, elle a pour résultat d’instaurer par le geste même du don une distance infinie, un gouffre entre celui qui donne et celui qui reçoit.

Encore une fois, je n’entends pas ici jeter le blâme sur le secours à l’être en difficulté qui est, si je ne m’abuse, un trait pour ainsi dire universel de l’hospitalité largement pratiquée par les humains. Je voudrais simplement attirer l’attention du lecteur qui aura eu l’indulgence de me lire jusqu’ici sur les particularités de la mise en spectacle, de la dramaturgie, voire de la scénographie que de tels événements suscitent chez nous. Ce qui aurait pu n’être qu’une aide de circonstance, sobrement sollicitée et sobrement accordée, a été l’occasion d’un faramineux déploiement de technologies que je qualifierais de liturgiques. Toutes les techniques narratives, évocatoires, émotionnantes disponibles ont été mises en branle afin de montrer la misère dans ce qu’elle a de plus spectaculaire, et de produire en retour le spectacle du geste du don dans ce qu’il a, lui aussi, de plus spectaculaire - à savoir les millions s’ajouter les uns aux autres sur les écrans lumineux : l’épiphanie de la grâce. Bien sûr, et c’est cela qui me semble nous inviter à nous interroger sérieusement sur notre « civilisation », il apparaît que sans une telle mise en drame, l’aide n’aurait jamais été aussi abondante. Il est saisissant de songer à quel point des sociétés comme les nôtres, qui sont vraisemblablement celles où l’on est le plus indifférent au sort des personnes que l’on côtoie quotidiennement, sont à ce point sensibles à une misère infiniment lointaine, pourvu qu’elle soit abondamment mise en drame. Le spectaculaire, lié au divertissement, est l’interface à travers lequel nous nous rapportons au monde. La simple information ne suffit pas. Elle n’existe pas. Seule la dramaturgie, la narration, le mythe a pour nous la consistance d’un monde qui en vaille la peine. Et si nous agissons sur le monde, c’est en tant que héros. Il faut nous dire que nous sommes « formidables » pour que nous ayons le sentiment d’exister. Alors je réitère mes interrogations : n’y a-t-il pas quelque chose d’obscène, de déplacé dans le déploiement médiatique et festif qui s’est fait autour de ces événements ? Pourquoi la simple mention, sobre : « raz-de-marée en Asie du sud-est, autant de victimes, populations dans le besoin, possibilité de verser des dons au compte untel » ne suffit-elle pas à déployer un secours pareil ? Le pays qui a été touché n’est pas n’importe quel pays : c’est le pays de nos vacances, c’est notre paradis, le pays où nous sommes des dieux…