Méditation de vacance.

Votre Amibe & Laron
je suggérerai [...] de prêter attention à ces espaces de vacance, ces friches, ces déserts fonciers, ces trous noirs cadastraux, ces terrains oubliés ou négligés par l'administration, ces abandonnés de la gestion du patrimoine. [...]
Publié le: 12 septembre 2006
Modifié le: 21 novembre 2013

L’autre jour, je rencontre ma voisine et elle me voit portant un lourd sac à dos. « Tu pars en vacances ? » me demande-t-elle. Là, je suis bien en peine de lui répondre : je suis en effet en partance, mais quant à dire « en vacances »… c’est une autre histoire. Chaque année cette question multipliée à l’envi m’embarrasse, qui s’épanouit aux chaleurs estivales, comme les fleurs du millepertuis : « est-ce que tu pars en vacances ? », « tu es parti en vacances ? », « tu reviens de vacances ? » - en raison de mon teint hâlé. Partir en vacances … Partir… en vacances… Ces mots ne me disent décidément pas grand-chose. Ou plutôt : ils me disent au contraire trop de choses que je me permettrai de tenter de partager ici.

Depuis la plus tendre enfance, je suis - comme la plupart d’entre nous, je suppose - embarqué dans ce rituel annuel que l’on nomme « vacances ». Je dis « embarqué », parce que « vacance » évoque pour moi des paysages qui défilent à travers le vitres de l’automobile familiale, pleine à craquer d’ustensiles, de vêtements, de jeux et de victuailles chargés dans l’effervescence, après congé pris de la corvée scolaire dans l’anxiété des contrôles puis le relatif soulagement des « résultats ». « Vacances » évoque l’inconfort du voyage mais aussi la griserie des places inconnues ou retrouvées. « Vacances » évoque, du côté de l’enfance et de l’adolescence, comme un rêve vécu enchâssé dans une vie de contraintes, et dont le réveil est toujours douloureux. Pendant un temps différent du temps ordinaire, au cours accéléré et au climat toujours pareil, je me sentais trimballé à travers des paysages, logements et monuments à la consistance bizarre, comme s’ils faisaient partie d’un monde où la matière aurait été différemment constituée, un monde un peu en guimauve, ou quelque chose dans le genre. Tout, les maisons, les humains, la nourriture, les plantes, les cailloux, même la pluie y prenait une texture particulière, peut-être plus ronde, plus lisse, plus plastique. Les odeurs ressortaient, surtout. Le temps même, je l’ai déjà suggéré, changeait de saveur et de régime et tout dégageait une chaleur, une lueur, une brillance, une vibration particulières. Les paysages se mettaient à ressembler à ceux que je créais autour de mon train électrique miniature, et je croyais pouvoir saisir de la main ces villages lointains, ces vaches, ces montagnes, ces bateaux.

Pendant le temps des vacances, le monde parlait à mon enfance et mon adolescence, comme un langage familier et plein de promesses et d’espoir. Pendant les vacances, quelque chose s’ouvrait en moi, comme une intimité à l’univers, un lien vibrant, bien vite interrompu par le couperet des contraintes scolaires et autres. Entre temps des vacances et temps « normal », la vie s’emballait comme un moulin à aubes, d’un double mouvement : descendant joyeux et rapide ; montant péniblement. Chaque fois, il s’agissait de faire remonter à notre absurde fardeau la pente de l’année, pour ensuite s’en délester et dévaler euphoriquement vers la vallée. En même temps, le monde des vacances m’apparaissait comme à travers un voile, une pellicule, comme ces produits emballés sous cellophane que l’on s’efforce malgré tout de tâter sans pouvoir véritablement les toucher. Pourtant, les pays de mes vacances et la vie qui s’y écoulait se teintaient d’une couleur particulière aux reflets d’authenticité et d’essentiel.

Assez récemment, j’ai retrouvé cette teinte que peut prendre l’existence, mais sans le cellophane, pas plus loin qu’au coin de la rue où je loge. Un cheminement que je dirai philosophique (n’ayons pas peur des mots : utilisons-les) de plusieurs années - quoique toujours balbutiant, comme il se doit d’une cheminement philosophique - m’a permis de déambuler dans les rues de ma commune comme je déambulais naguère dans les villes méridionales noyées de soleil de nos vacances familiales. J’ai désormais la chance de pouvoir vivre un dépaysement constant. Je suis un touriste, un voyageur, un vacancier chez moi. Que s’est-il passé entre-temps ? C’est que j’ai renoncé, précisément, à la bipartition de mon existence en un « temps ordinaire », « scolaire » ou « de travail » et un temps de vacances. Je crois avoir posé le fardeau inepte que j’avais cru devoir porter et je me suis assis au sommet de la montagne pour contempler à mon aise la vallée.

Dichotomies perverses

Les dichotomies m’ont toujours paru suspectes : elles servent trop souvent à exclure au profit d’un monisme totalitaire. Les « ou bien…, ou bien… » font impitoyablement le partage entre ceux qui sont avec et ceux qui sont contre, les in et les out, le bien et le mal, l’ami et l’ennemi, le vrai et le faux, le oui et le non. Les « soit…, soit… » structurent un monde en guerre en deux camps entre lesquels il n’y a pas de médiation possible. Il y a ceux qui « en sont » et ceux qui « n’en sont pas » : le choix est vite fait et doit se faire. Il faut choisir son camp. La dichotomie tranche dans le vif, elle tue la diversité et la continuité de la vie, d’autant plus qu’elle ne constitue le plus souvent qu’un passage vers le choix de l’Unique. J’ai donc opté pour l’abandon d’une vie dichotomique au profit d’une existence dans la diversité.

Travail ou loisir, école ou temps libre : la césure de notre temps de vie en deux espèces de « temps » fait perdre toute consistance à ces termes. En s’opposant l’un à l’autre, ils ne deviennent plus guère que les deux termes d’un opposition quelconque, qui se valent, la manifestation désincarnée de l’Opposition, d’un mouvement de balancier, deux équipes de foot qui s’affrontent et dont la seule différence est la couleur du maillot, tendant vers un but unique quoique décuplé. Ainsi, le temps de la production et celui de la consommation, de la récréation et du divertissement ne servent qu’un seul objectif : créer du profit. Par contre, si ce que je considère comme mon travail s’inscrit librement dans une vie de loisir et comporte des études par goût, les catégories dichotomiques régnantes sont bousculées et renversées. Mon temps de vie prend une coloration bigarrée et foisonne en une temporalité riche et vivante.

Le travail n’est dès lors plus le simple repoussoir antipathique des « congés », il peut devenir ouvrage, œuvre qui se crée en un temps propre, un rythme de maturation et de venue à l’existence soumis à aucune pression extérieure, à aucune échéance autre que ses propres exigences internes. Le loisir peut à son tour se manifester non plus comme l’antithèses du travail, mais comme sa matrice, le lieu qui rassemble les conditions favorables à l’émergence de l’œuvre. A cette matrice participe un certain état de la civilisation, un certain lien social, des valeurs et des techniques qui assurent aux individus leur subsistance et le libre épanouissement de leurs facultés. Le loisir n’a dès lors plus à être divertissement (ce qui est, de mon point de vue, une contradiction dans les termes), mais au contraire possibilité de recentrement sur soi et sur l’existence propre de l’individu, loin de toute distraction. L’école et les études ne doivent à leur tour plus constituer la période pénible qui fait mériter et apprécier les vacances, mais bien la matière même du « temps libre » - expression pléonastique lorsqu’on considère que le temps (dont nous disposons en tant que temps-de-vie) est précisément le vecteur de l’expression de notre liberté. Je suggérerai que l’activité scolaire, studieuse se devrait, par essence, de n’être rien d’autre que notre ouverture enthousiaste sur le monde, la satisfaction de notre appétit envers le cosmos.

Disponibilité du vide

« Vacance » est un mot extraordinaire. Il évoque un état de vide, de vacuité, et par là même de disponibilité. Trop souvent, et particulièrement chez nous, en Occident, on assimile le vide à la froide inquiétude du néant, d’où la peur du vide, de l’obscurité, du silence et de l’ennui. Mais à l’inverse de cet inane vain, il y a un vide accueillant et prodigue de promesses qui est celui du récipient, du réceptacle, dont nous parlent nombre de cosmogonies. Ce vide-ci n’évoque pas le rien, la négation, voire la destruction, mais creuse la place où quelque chose va pouvoir advenir et reposer. « La place est vacante » signifie « la place est disponible, libre ». « Vaquer » à ses occupations veut dire « pouvoir s’y adonner », « être libre pour… » Comme le vide quantique des physiciens qui « fluctue », il se passe des tas de choses dans ce vide; même : c’est précisément le lieu où prend place tout ce qui peut se passer. C’est le lieu de l’évènement et de l’avènement, l’écrin de toute richesse. Ce vide appelle le plein, il fait signe vers la plénitude qui est toujours sienne. Il n’y a que le récipient vide qui peut s’emplir.

« Être en vacance » peut dès lors signifier cet état de disponibilité où l’on est le réceptacle d’une plénitude possible de l’existence. Ainsi, si je cultive en moi cette ouverture, cette béance, si je creuse dans ma vie la place qui peut accueillir tout événement, si je m’évide, si je me façonne moi-même comme la coupe, le vaisseau qui peut s’emplir à la source de l’être, ou naviguer sur ses flots, je puis me dire constamment « en vacance ». Une pratique philosophique peut cultiver cet art du vide, ce désencombrement de la vie de tout ce qui l’obstrue et la rend indisponible pour le fluide de l’existence, lequel pourrait l’emplir jusque dans ses moindres recoins, sans y laisser la plus infime bulle de néant. Voilà ce qui peut à mon sens prendre la place d’un véritable « travail » : l’aménagement patient de cette « vacance » essentielle.

Les vacances au sens courant ont déjà quelque chose, me semble-t-il, de cette ouverture réceptrice. Le vacancier s’ouvre et se rend disponible, quoique maladroitement et de façon détournée, à l’existence (en général frelatée) en tant que telle. Le relâchement (souvent purement théorique) de la pression horaire, la distanciation vis-à-vis des préoccupations accaparantes, l’attention à ce qui émane des paysages, du ciel, du cosmos, des vieilles pierres, la contemplation passive du « temps qui passe », l’appréciation du « temps qu’il fait », toutes ces dispositions « de vacances » font signe vers une certaine disponibilité de l’être. Je pourrais y voir une explication de cette aura étrange que prenaient les choses et les événements lors de mes vacances passées : la coloration de l’être même? La chose (lieu, objet, événement, …) en vacances n’est plus l’affaire pressante dont j’ai à me préoccuper, à me soucier, mais l’être qui tout simplement existe, est là, fait signe vers une unité de l’être et dont je puis m’émerveiller.

La vacance étant ainsi définie comme un état (d’esprit), une certaine disposition de l’individu, elle n’est plus confinée à une période de l’année : au contraire, elle peut - et devrait être laissée, à mon sens - percoler à travers toute notre existence. Et il me semble que ce confinement contre nature est symptomatique, si pas une des causes de notre misère contemporaine que j’ai caractérisée ailleurs comme démembrement et mutilation. J’irai jusqu’à suggérer - après d’autres - que l’humain est l’être vacant par excellence : il est le récipient où l’être en tant qu’être se pose, se repose et s’expose, le bassin où il coule et séjourne quelque peu avant de s’écouler plus loin ; il est la caisse de résonance, la chambre d’écho où l’existence fait sonner et résonner ses harmonies, où de sourde elle devient sonore ; il est l’écran sur lequel elle se projette, la feuille ou la tablette sur laquelle elle s’imprime et s’exprime, le miroir où elle prend image et reflet. Si l’humain s’obstrue et s’obture en adhérant sans distance à lui-même et à ce qu’il fait, comme ces emballages sous vide où de pitoyables pommes de terres usinées en forme de galets semblent jouer à miss T-shirt mouillé, il devient sourd, aveugle, mutilé.

L’homme est l’être fêlé, ajouré, creux et vésiculé qui rumine l’existence dans l’espace qui se fait en lui entre lui-même et le monde. L’humain n’est pas parfaitement « adapté », ajusté, articulé à tout ce qui n’est pas lui, il branle dans l’environnement où il s’insère tant bien que mal et c’est dans ce jeu, ce vide, cette vacance que prend place toute sa réflexion, son hésitation, son raisonnement et sa créativité mis en vibration par le passage du flux qui fuit. Nous sommes des êtres qui fermons mal, pleins de fuites et de courants d’air, et c’est de cette ouverture à la fluence que nous puisons notre faculté à créer de nouveaux possibles, à rêver et à réaménager le monde autrement. C’est en laissant pénétrer et résonner l’existence en tant que courant en nous comme dans une poche que nous transcendons la fatalité qui emporte et écrase. Tout comme ces ailes d’oiseaux (ou d’avions) dont le profil retarde par en-dessous le passage de l’air pour se faire porter par lui. L’homme est fondamentalement le fabricant de récipients et le chevaucheur de fluides - le glorieux vainqueur n’exhibe-t-il pas une coupe ? Il confectionne des pots, des bouteilles, des tuyaux, des coques, des moulins, des voiles, des ailes, des turbines. Il se projette à partir de ce qui passe. S’il se colmate, s’il se rend hermétique en collant au plus près à lui-même et au monde, s’il comble ses poches de vide, il sera emporté avec tout le reste et se fera écraser par la pression atmosphérique, comme le vide de mes pommes de terre « sous vide ».

Vacance continuée

Peut-on souhaiter à l’humanité entière d’être perpétuellement « en vacance » ? Peut-on - ou doit-on - formuler l’utopie d’une vie entièrement vécue pour tous dans cet état d’esprit « de vacance » où l’existence s’anime de cette vibration particulière, prend cette profondeur et s’emplit de cette paix si recherchée ? N’est-ce pas là l’utopie proposée jadis par la modernité, ses sciences et ses techniques qui allaient nous rendre la vie si douce ? Osons la réitérer et la promouvoir, osons la vivre, l’expérimenter et donnons nous-en les moyens (que nous possédons en réalité déjà). Ce serait la porte ouverte à la paresse, au laisser-aller, à la stagnation ? Les grandes découvertes, les grands progrès ont souvent été faits par des scientifiques ou de philosophes « en vacances » (Newton, par exemple, Descartes, Nietzsche aussi). Les vacances, c’est bien connu, stimulent la créativité. Je ne parle bien sûr pas ici de ces vacances-divertissement ou vacances-délassement, corollaires d’une vie d’aliénation et d’abrutissement par adhésion à un quotidien accaparant et où l’humain épuisé et moulu, démembré, s’effondre et se vautre dans une place spécialement aménagée à cet effet, où sa pesanteur sera encore exploitée pour faire tourner quelque moulin. Une telle pesanteur, une telle inertie résultant de la rareté de toute véritable vacance, n’ont pas lieu d’être dans le cadre d’une vie de vacance.

Loin de diluer l’humain, de le dissoudre, parions qu’une vie en état de vacance, dans cette disposition qui caractérise déjà fugitivement nos vacances, sera à même de remembrer les femmes et les hommes, de les re-constituer, de les ré-intégrer à eux-mêmes et à la fluence de l’existence. Allons jusqu’à suggérer qu’une vie de vacance cultivée et défendue par des mœurs renouvelés, une existence dans l’intimité de la plénitude du vide, serait à même de garantir l’humain contre son exploitation, son aliénation par ses semblables. En effet, l’exploitation de l’homme par l’homme se fait toujours au profit d’une métaphysique particulière, d’un rapport à l’absolu figé dans une forme définie qui est présentée comme unique et l’Absolu lui-même. Que cette forme soit le pouvoir politique, l’argent, la puissance technologique, l’exploit sportif, l’extase sexuelle, un système philosophique ou même la création artistique ou la jouissance esthétique, une fois solidifiée, elle obstrue le passage vers l’absolu et barre la route à toute autre voie possible. Autour d’elle se constitue un clergé qui soumet le reste des hommes et leur soutire la substance nécessaire à l’entretien de leur fétiche, de leur idole, de leur totem. Des périodes de « vacances » sont octroyées par ces clercs au commun des mortels pour le culte - organisé - de l’idole, ce simulacre du rapport à l’absolu, rapport dont l’homme ne peut se passer, et culte qui conforte en retour le statut du fétiche comme seule voie vers l’intimité de l’être.

Le système est complet et s’auto-entretient : pendant une portion de leur vie, les hommes travaillent à l’entretien du totem de la communauté, ce qui donne consistance à ce dernier, et pendant le reste de leur temps, ils le révèrent, ce qui lui donne son importance. Il en serait concrètement ainsi, par exemple, de l’argent « gagné » pendant l’année et dépensé en vacances. Les deux temps qui semblent épuiser la totalité de l’existence, ne font en fait que coopérer à l’édification et à la fixation d’une image de l’existence, d’une icône, d’un mythe qui s’interpose et nous coupe, en se figeant, l’accès à l’intimité de l’existence en tant que telle. Ce qui pouvait constituer au départ une fenêtre originale ouverte sur le cœur de l’être s’opacifie progressivement et devient écran sur lequel n’apparaît plus que la projection de nos propres gesticulations.

Mais à travers ces vacances organisées, administrées qui participent à l’entretien de notre divorce avec l’existence, transpire néanmoins comme un parfum de la proximité qu’elle nous est. Le rite mis laborieusement en place pour servir l’Unique (substantiel, particulier, et donc plus unique du tout), ne peut, s’il veut faire son effet, que distiller, même parcimonieusement, les effluves apaisants qui nous évoquent cette intimité qui est profondément nôtre. Même sous un grimage sophistiqué, dans une gangue matérielle dense et élaborée, la voie de détournement qui éloigne laisse encore passer quelque chose de sa destination de départ. Même l’écran le plus opaque laisse transparaître quelque lueur de ce qu’il masque. Dans le cas des vacances, cette luminescence n’est ténue et rare que parce qu’elle est obstruée, parce que notre existence est encombrée. Sa rareté et sa valeur ne sont pas liées. Au contraire, ce qui fait la valeur (et l’essence ?) de l’existence, de l’être, c’est son opulence et sa prodigalité. Si celles-ci ne se manifestent que partiellement et passent pour rareté, c’est parce qu’elles sont obturées par des formes qui, par peur de perdre l’accès à l’être qu’elles croient pouvoir fournir, s’en réservent l’exclusivité, et donc perdent effectivement cet accès, ou du moins l’entravent. Désengorger la vie de l’exclusivisme de ces formes, laisser la lumière de l’être la baigner toute entière à travers leur vitrail multicolore, son parfum s’y répandre en ses mille saveurs, ne desservirait sans doute pas l’accès à l’essentiel.

Les vacances ne sont pas précieuses dans la mesure où elles sont rares, mais parce qu’elles sont profondes, parce qu’elles creusent dans notre vie des puits ou des cheminées - parfois franchement tordus - vers le fondamental. Concevoir de répandre cette atmosphère qui les caractérise à toute notre existence n’équivaut pas à s’illusionner, à vouloir vivre à côté de la réalité. Au contraire : rien qu’y songer, c’est déjà commencer un laborieux travail de sape destiné à miner les contrefaçons de réalité, les mystifications qui en tiennent lieu et qui font obstacle à une appréhension authentique de notre condition. En vacances, loin de se distraire, de se retirer, de s’évader du réel, on touche à quelque chose de plus fondamental que toutes ces choses qui nous semblent d’ordinaire si importantes. Une vie de vacance, rendant par hypothèse toute distraction, tout divertissement, tout délassement superflus (puisqu’elle élimine toute cause de lassitude), constituerait en réalité une existence de cheminement vers l’intimité et la plénitude de l’être, et donc du réel dégagé de tous ses déguisements. Ce n’est qu’en raisonnant dans le cadre strict d’une de ces dramaturgies contingentes qui se sont substituées à ce qu’elles mettaient en scène que l’on ne peut voir la vacance que comme des moments privilégiés mais rares, laborieusement aménagés, à l’occasion desquels souffle l’esprit, ou à l’occasion desquels quelque chose « passe ». Ces scénographies sophistiquées au sein desquelles nous naissons escamotent le fait tout simple que constamment, quelque chose passe, puisque constamment quelque chose se passe - quelque chose qui ne figure pas nécessairement dans les didascalies des régisseurs.

La déclinaison de la vacance au pluriel manifeste cette raréfaction par éclatement, ce passage de l’un, qui baigne tout dans son fluide, au multiple vaporisé, dont les particules, individualisées, atomisées, se perdent dans l’immensité. Un rassemblement sous une singularité englobante de ces atomes clairsemés qui, selon notre hypothèse, renvoient transversalement au même fond de l’être, ne ferait que leur rendre leur authenticité, et nous sortir de l’illusion. Si les vacances nous semblent être des îlots flottants et indépendants, ne leur éprouvons nous pas, lorsque nous nous y reposons, comme une appartenance à un sol unique qui courrait toujours quelque part sous les flots insensés où nous nous débattons d’ordinaire ? Si nous sommes prêts à reconnaître le caractère existentiellement fondamental de ce à quoi nous pouvons toucher en vacances, de même que la relative ineptie de ce qui nous baigne hors de ces périodes privilégiées, pourquoi rechignerions-nous à travailler à relier et à unifier ces terres trop éloignées, à drainer les marécages qui les séparent ?

Ouverture à quoi ?

J’ai suggéré dans les lignes qui précèdent que lors de nos vacances, nous touchons, nous nous ouvrons, ou nous avons accès à « quelque chose » de spécial et que cette ouverture pourrait s’étendre à notre vie entière où nous pourrions demeurer dans l’intimité de cette « chose ». Mais de quoi s’agit-il au juste ? D’où vient cette ambiance particulière qui fait vibrer notre temps de vacance et que nous recherchons si avidement ?

En réalité, le langage que j’ai employé jusqu’ici est éminemment trompeur. Ce « quelque chose » que j’ai nommé « être », « existence », « absolu », « fondamental » est tout sauf un « quelque chose » : il constitue en fait plutôt la matriceà l’intérieur de laquelle tout « quelque chose » peut apparaître. Notre vocabulaire est mal adapté pour parler de « cela » qui ne peut en fait être un « cela », mais la possibilité même, en amont, de toute irruption d’un « cela ». Nos mots ne peuvent que tourner autour et approcher asymptotiquement de ce fond des choses qui ne peut être ni fond, ni chose. Ce fond sans fond transparaît vaguement et fugitivement lorsque les choses avec leurs formes se brouillent et s’embrouillent, et perdent précisément leur statut de choses pour se fondre dans cette informité qui les dissout. Chaque chose peut être un chemin comme un obstacle vers cette direction où tout mène en définitive, direction qui n’est pas vraiment une destination, puisque avant même d’être parti, on y est toujours déjà arrivé, vu que c’est aussi le point d’où tout part.

Ce point, on l’a caractérisé comme Un, unité du tout qui englobe la totalité de ce qui peut être et qui ne fait face à aucun « autre » - si ce n’est, à un autre niveau, la multiplicité issue de la division illusoire qui peut régner en son sein. Pénétrer dans son intimité, s’avancer dans sa lumière qui rayonne à travers les choses, équivaudrait à entrer en communion avec toutes les choses, tous les êtres et fusionner avec eux dans un lien universel.

On a aussi employé le terme Être pour renvoyer à ce fond des choses dont on peut dire qu’elles « sont ». C’est la toile sur laquelle les êtres particuliers se détachent comme des images évanescentes, le contexte fondamental où surviennent tous les événements, le théâtre où tout ce qui arrive est joué. La substantivation du verbe être ne doit pas faire illusion : il ne peut s’agir d’un être substantiel, mais bien du fait d’être - si tant est que le verbe être puisse renvoyer à un fait -, du fait qu’il y ait être. Cette dernière formule étant redondante, puisqu’ « il y a… » peut aussi se dire « il est… ». L’anglais dénote également le « là » du « y » français lorsqu’il dit : « there is… ». Le néerlandais s’apparente également à notre « y » en disant : « er is… », avec un « er » riche de « là » et de « ceci ». L’allemand, très intéressant, fournit un « es gibt » où un sujet indéterminé et impersonnel - celui même qui pleut, qui neige, qui « faut » et qui « y a » en français - donne quelque chose… Pour n’explorer que les idiomes les plus proches de nous. La direction vers laquelle les langues malhabiles semblent pointer, c’est le déploiement d’un « là », d’un lieu autour d’une présence (la nôtre) et où un « ceci » peut survenir, être donné, être eu. Il ne s’agit pas de l’ « être » de « ceci est ceci ou cela, comme ci ou comme ça, ici ou là », mais la scène, ou plutôt la pièce ou le théâtre dans lequel tout ceci peut être personnage et est simplement dit être, avant toute spécification de quoi, où, ou bien comment. C’est le « fait » (le fait des faits), la « donnée » (la donnée des données) pure et simple, immédiate mais souvent oubliée, qu’avant tout jugement à leur propos, les choses peuvent être dites être. Ce « fait » particulier - ou plutôt le fait général - se révèle à nous lorsque nous en venons à nous poser des questions bizarres telles que : « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » ; « quel est le sens de notre existence et de celle de l’évolution, de l’univers ? » ; « pourquoi suis-je (né) ici et pas ailleurs ? », etc. La formule qui me semble exprimer le plus adéquatement ce à quoi j’essaie maladroitement de rendre sensible - s’il ou elle ne l’est déjà - la personne qui me lit, je l’ai entendue il y a plusieurs années de la bouche d’une vieille ardennaise lasse de la vie qui dit en un soupir, après avoir énuméré ses malheurs : « à c’t’heure, nous v’là. » Tout y est : le maintenant, le là, nous et l’invitation à nous y voir.

Le divin dans toutes ses versions a aussi été convoqué pour tenir le rôle auquel j’essaie de faire allusion. Nos vacances sont d’ailleurs les descendantes directes de ces jours « fériés » ou « chômés » jadis consacrés aux célébrations religieuses. Le terme anglais qui leur correspond (outre « vacation ») n’est-il pas encore « holiday » (« jour sacré » ou « jour saint ») ? Outre les innombrables avatars personnels du divin disponibles à travers le monde, l’Inde ancienne l’a désigné comme brahman, fond de toute réalité. De manière générale, toute expérience d’ordre mystique y renvoie, et ma suggestion, ici, sera que ce que nous éprouvons en vacances est de cette teneur. La relative béatitude que nous ressentons dans notre transat’, face à la mer, à la montagne ou même dans les discothèques des stations de villégiature, nous rapproche de l’état du fidèle de jadis en prière, face à l’icône, au temple. L’hôtel hérite directement de l’autel, puisqu’il promet la félicité que seule la proximité du divin assurait. Le lieu de nos vacances ne se targue-t-il pas d’offrir les attributs du paradis ?

Dans un monde que l’on a dit « désenchanté », le divin semble avoir seulement changé de place en installant ses rituels dans nos loisirs, nos congés et nos divertissements. Il a pris différents visages : les stars que nous admirons, les compétitions sportives qui nous font vibrer, les objets-fétiches que nous achetons. S’il a été placé là, c’est sciemment dans un but d’exploitation de la ferveur des masses au service d’une autre forme du divin, de niveau supérieur : l’argent comme substance des substances. Comme régulièrement au cours de l’histoire, il y a là une religion à deux vitesses, hiérarchique et qui consacre par la tromperie un asservissement général. Un clergé dévot à la religion de la puissance financière met en place à grand renfort de machineries une religion de seconde zone à laquelle il ne croit qu’à moitié et destinée à exploiter à son profit la bigoterie de masses mises sous le joug.

Mais toujours l’expérience du divin, sous quelque forme qu’elle se présente, renvoie à une proximité émerveillée avec la magie qui est au fond du réel. C’est à une réouverture de ces formes comme voies vers le « divin », à une désobstruction de leurs exclusivismes qui y font obstacle que j’inviterais ici. Ce qui est à promouvoir, ce n’est pas telle ou telle forme qui serait la bonne, mais bien la mise en chemin qui se manifeste à travers elles. La vacance serait une condition de disponibilité à ses formes diverses et au passage qu’elles aménagent à travers nos rigidités. L’aspiration que nous éprouvons vers la magie du réel, l’étonnement émerveillé que ce dernier peut susciter en nous lorsque nous l’appréhendons d’une certaine façon est notre force, c’est ce qui nous transporte et qui ne devrait en aucun cas être exploité comme faiblesse par quiconque au nom d’un élan semblable, à moins de déprécier cet élan même et finalement de le bloquer. J’irai même jusqu’à dire que c’est cet élan, cette fascination qui nous fait, qui nous anime, nous mobilise fondamentalement.

On a également parlé d’ « absolu » pour désigner ce vers quoi est dirigé un tel élan. L’absolu étant, par définition, ce qui n’est relatif à rien. Mais non pas un rien néantisant, mais un « rien de particulier », un vide marquant une disponibilité maximale. L’absolu est ce en quoi tout s’absout, se résout, se fond et fusionne, là où toutes relativités, toutes relations se multiplient, s’entremêlent, s’enchevêtrent et se resserrent tellement intimement qu’elles finissent par ramasser en un mouvement unique la pelote du tout qui n’est plus que relation à lui-même. D’où peut-être ce sentiment fugace de plénitude que l’on peut ressentir en vacances, notamment, ce sentiment que tout est parfait et que rien ne manque, souvent assorti d’un : « ça, c’est la vraie vie ! ». Si nous exprimons l’intime conviction que la « vrai vie » se vit aux parages de l’absolu, pourquoi continuer à encombrer notre existence d’images frelatées de cet absolu, qui nous en bouchent l’accès ?

Être et autre

Il est une autre approche - qui est celle d’un Emmanuel Lévinas, pas exemple -, qui repousse cette expérience de l’être à un rang secondaire et qui la subordonne à l’immédiateté de l’expérience de l’autre. Ce qui constituerait le fond du réel ou plutôt son irruption sur un fond sans fond, serait non plus de l’ordre du lien universel et englobant, mais bien de celui de la fêlure qui survient dans un monde sans cela lisse, lorsque je rencontre l’altérité. Cette perspective est celle de la rupture, de la différence, du contraste qui réveille l’existence et la consacre comme un sursaut, un frisson devant autrui qui nous embarque dans une aventure inopinée. Peut-être ai-je négligé cette approche jusqu’ici parce que je suis plutôt d’un naturel, ou d’habitudes de pensée (ré-)conciliantes, cherchant l’harmonie plutôt que la dissonance, ce qui réunit plutôt que ce qui discrimine. Mais je sais que d’autres personnes ont tendance à voir les choses autrement (ce serait lié, paraît-il, à des habitudes de représentations mentales, plutôt visuelles que langagières comme le sont manifestement les miennes) : que ce qui les fait vibrer, c’est la confrontation, la rencontre, le détachement, la discrimination… (les mots me manquent !). Les vacances telles qu’elles sont vécues nous offrent un bel échantillon de ces moments où l’on se sent vivre parce que l’ « autre » nous sollicite, parce que nous nous heurtons à lui et qu’il nous met dans une situation inédite. J’en prends pour témoins les sports et jeux à sensations, le voyage même, avec ses (més)aventures dont le récit nous délecte, le simple fait de partir qui nous met exprès en situation de face à face avec l’altérité. J’y reviendrai.

Je ne vais ni prendre position dans le débat entre « être » et « autre » comme ce qui constitue notre existence et ce qui nous mobilise, ni tenter vraiment de l’éclairer. Juste ceci : l’expérience de l’être a traditionnellement été décrite comme étonnement. Au risque d’encore suivre ma pente à la conciliation, je préfère laisser les deux perspectives ouvertes, ou plutôt les maintenir comme ouvertures. Même : pour compenser cette inclination (fâcheuse si elle est exclusive, ce qu’elle ne pourrait être sans se miner elle-même), je leur conserverai leur contraste, j’inviterai à goûter leurs oppositions, leur hiatus. De plus, fidèle à mon soupçon à l’égard des dichotomies, je suggérerai que ces deux manières peut-être caricaturales d’appréhender la vie n’épuisent pas définitivement l’éventail de nos façons d’exister. Je préfère laisser libre cours à d’éventuelles nouvelles combinaisons entre elles, de nouvelles nuances, ou à l’avènement de manifestations radicalement inédites à la place de ce que nous pouvons nommer «existence », « être » ou « irruption de l’altérité ». Laissons-nous surprendre : telle est la leçon que je tire de cette façon de voir qui m’est peut-être un peu moins coutumière, mais dont j’apprécie l’immense valeur.

Or il me semble que l’attitude, la disposition, l’état que j’ai esquissé plus haut comme « vacance » ménage justement un espace où peuvent prendre place ces diverses approches. Lorsqu’il y a ouverture, lorsqu’il y a béance, lorsqu’il y a disponibilité, il y a à la fois place pour la manifestation d’un fond, pour une vision englobante ou fusionnante, et pour la rencontre stimulante de l’autre. Cette ouverture se situerait en-deçà de l’appréhension qui nous fait vivre l’expérience de la fusion à l’être ou de la confrontation à l’autre, et serait le lieu qui pourrait accueillir cette appréhension. Si elle ne les réunit pas nécessairement, la vacance accueille ceux qui sont sensibles à ces expériences fondamentales, ou ces expériences du fondamental. Cela apparaît peut-être plus clairement lorsqu’on considère le temps de non-vacance. Les activités accaparantes et asservissantes vécues le plus souvent sur le mode de l’obligation nous occupent au sens fort (comme un envahisseur « occupe » une forteresse, une ville, un pays). Elles nous contraignent d’une contrainte qui semble arbitraire, souvent insensée et assortie d’un soupçon de cruauté. Le simple fait de nous y soumettre nous oblige à « ravaler » notre élan vers l’essentiel, à répondre hâtivement avec des pseudo-réponses (« parce que c’est comme ça ») toutes faites aux légitimes question du genre : « pourquoi fait-on cela ? » - questions dont l’enfance sait encore la prégnance. Aussi, cette soumission aliénante nous pousse à nous entourer d’un décor rassurant qui rassemble un maximum d’éléments prévisibles et se fait hermétique à l’irruption de l’imprévu, de l’altérité perçue comme menaçante. Même l’activité la plus grisante - parce que combative, par exemple - a tendance à combler tous les vides où pourrait s’insérer du non-maîtrisable ou du plus fondamental qui pourrait mettre en question le fait que cette activité est la chose la plus importante du monde. Toute activité ou toute attitude qui ne s’inscrirait par dans une vacance primordiale authentique - soit qui ne serait pas précédée d’une question détendue du style : « bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » - courrait le risque de n’être qu’automatisme, qu’imitation grégaire, et de passer à côté de la disponibilité des étonnantes ressources de l’existence.

En définitive, parler ou écrire sur ces coulisses de tout ce qui nous arrive ne fait peut-être que nous embrouiller. Mieux vaut sans doute renvoyer à l’ expérience que nous faisons, lors de moments privilégiés, de cette intimité qui nous « transporte ». Ces moments sont ceux de l’étonnement, de l’émerveillement, de l’ébahissement où l’on se dit : « ben m…, alors : j’existe, tu existes, tout cela - le monde - existe ! », aussi les moments de la sérénité, de l’extase voire du bonheur où nous nous révélons comme les entités à travers lesquelles la matrice ou le fond commun de toutes les entités se manifeste. Il y a aussi ces moments où l’on s’exclame : « Waouw ! » et où l’on éprouve la générosité de l’existence en surprises, sa faculté à nous titiller, à nous décentrer, à nous emporter dans des mondes inimaginables, et surtout sa gratuité et sa prodigalité en expériences. Bref, tous ces moments où vivre et ivre font plus que rimer. Peu importe finalement à quoi nous ouvre la vacance, et la question est sans doute mal posée, l’important étant que nous soyons primordialement - et non plus épisodiquement et à titre de récompense - et fondamentalement ouverture, béance, disponibilité. Nous serons alors véritablement les lieux, les points où quelque chose se passe, par où la vie qui se donne s’écoule et prend conscience d’elle-même. Et en nous éprouvant comme tels, nous serons vraisemblablement plus en phase avec la générosité et la gratuité radicales de cette existence, prodigalité qu’il me semble difficile de contester.

Du temps

Comme Heidegger l’a suggéré, l’ouverture à l’être est liée au temps. C’est dans le temps que l’être se donne. Si les vacances sont un temps, elles constituent aussi le cadre d’un rapport particulier que nous entretenons à la temporalité. Le mot « temps » renvoie à des aspects multiples de la vie. Il y a le temps vécu, parfois dit « subjectif », soit notre temps de vie, s’écoulant différemment pour chacun, avec ses rythmes propres. C’est le temps qui passe plus ou moins vite, celui qu’on « n’a pas vu passer » ou encore celui que l’on trouve long, c’est aussi le temps de l’ennui. Aussi, il y a le temps de…, le moment favorable qui accueille tel ou tel événement. C’est d’une part la saison, le moment du jour ou de la nuit qui commande tel phénomène ou telle activité, d’autre part le moment faste ou néfaste, la circonstance, l’occasion où une chose, une action trouve sa place la plus en phase avec le reste de la réalité, ou au contraire le temps où l’on fait mieux de s’abstenir et d’attendre. On retrouve une filiation de cette temporalité, quelque peu délaissée actuellement, dans la désignation de la météo comme « temps ». En outre, il y a le temps dit « objectif », le temps mesurable, celui de la science, le temps calculable qui doit valoir universellement, le temps de l’horaire et des horloges qui permettent de se donner des rendez-vous précis, de vivre dans un même temps, un temps commun, de « rationaliser » le temps, de l’organiser. C’est le temps (avec le précédent) qui peut devenir de l’argent, selon le célèbre aphorisme anglo-saxon. Il y aurait sans doute d’autres déclinaisons de la temporalité à évoquer, mais je m’en tiendrai à ces trois-ci pour mon propos.

Comme je viens de le suggérer, le « temps de… », jadis rattaché aux pratiques agricoles mais aussi à la stratégie, est sans doute celui auquel le mode de vie ambiant, « occidental », « moderne » - celui que G. Bush père a un jour dit « not negociable » - accorde la moindre importance. Au contraire, cette dernière constellation de valeurs et de manières de vivre s’est édifiée contre une telle temporalité. Elle a pour ce faire dopé notre troisième temps, le temps « objectif », afin que le temps soit vécu comme unique, universel, régulier et lisse, où tous les moments se valent, où chaque moment est le bon pour l’action qu’a décidée l’homme rationnel et souverain. Ce dernier a prétendu par là s’affranchir des « aléas du temps », déroulant devant soi la flèche du temps comme un cahier vierge de papier quadrillé bien propre où il pourra consigner à loisir la comptabilité de son progrès. Nos vies ont tendance à se laisser quadriller de la sorte, se laisser uniformément climatiser. Chaque jour ressemble à un autre jour, chaque lundi à un lundi, chaque Noël aux autres Noëls ; on a la chance de pouvoir manger des tomates en hiver, des chicons en été, des raisins au printemps et des cerises en automne ; certains s’habillent toujours de la même façon… Et cette monotonie rassurante parfois nous pèse. En vacances, on retrouve la saison, on se replonge dans ce temps en phase avec le climat. D’ailleurs, on choisit l’endroit de ses vacances pour son climat. Dans le récit des vacances, on parle surtout de cela : le temps qu’il a fait. On organise des pique-niques, des barbecues, on « va à la neige » ou « au soleil ». Jamais on ne va « à la pluie » puisqu’on cherche le temps favorable aux retrouvailles avec ce même temps. Soudainement, on se rappelle que les saisons existent et qu’il y a des temps favorables à telle ou telle activité. En vacances, on règle son « emploi du temps » sur le « temps qu’il fait », et non plus sur « l’heure qu’il est ». On y vit « au gré du temps ». Mais comme on consacre peu de temps - rationnellement défini - aux vacances, on triche : on joue sur le lieu pour s’assurer les faveurs du temps. Ne dit-on pas, d’ailleurs, que le soleil, ou le beau temps était « au rendez-vous » ?

Or le « temps de… » n’est, dans son essence, précisément pas le temps des rendez-vous tels qu’on les conçoit idéalement : une rencontre planifiée, sans surprise. Le moment favorable n’a que faire des rendez-vous qu’on lui donne. C’est plutôt lui qui nous donne rendez-vous, qui nous convoque, mais sur le mode de l’énigme. Il nous dit : « soyez là », ou plutôt : « je serai là » mais il ajoute mystérieusement : « à vous de sentir où et quand », puis il se tait. Il ne ressort de son mutisme qu’au moment même du rendez-vous en s’exclamant brusquement : « c’est maintenant ! » Mais lorsqu’il le dit, il est trop tard pour se mettre en branle : il fallait déjà être là. Son exclamation ne fait que confirmer, le cas échéant, qu’on avait bien senti le bon moment arriver, mais trop souvent, elle tourne à un « c’était maintenant ! » dépité. Entre-temps, seuls des indices sont à notre portée, pour peu que nous nous donnions la peine de les déceler et que nous en soyons capables. Ce temps est le temps de la patience et de l’attention. C’est le temps de l’humilité, aussi. Il invite à se soumettre provisoirement à ce qui arrive, à y être attentif pour guetter l’occasion qui vient. Il s’agit aussi de se préparer, de se disposer soi-même par une sorte d’ascèse, d’entraînement, à accueillir l’occasion, le moment venu, pour en tirer parti. Cette ascèse consiste à se mettre en phase avec les processus à l’œuvre dans le réel afin de pouvoir vivre pleinement les événements en les anticipant légèrement. En deux mots : il s’agit d’apprendre à être là, à être véritablement présent ici et maintenant, mais dans un ici et maintenant ni ponctuel, ni atomique, mais intégrés au coeur de processus continus, enchevêtrés et complexes. En un mot : il s’agit d’apprendre à être disponible. Et cette disponibilité passe par un évidement, par un curage des rigidités des choses « établies » qui nous obstruent. L’expérience vivante de cette temporalité tire donc profit de la disposition de vacance.

Les vacances, c’est ainsi le temps que l’on saisit, tout comme on saisit l’occasion. C’est le temps des photos et des films, un temps dont on fixe les instants comme des parcelles d’éternité et donc de béatitude. L’événement saisi devient icône, manifestation du divin dans l’extase de la correspondance fulgurante entre le maintenant et l’éternité. Les vacances sont le temps de ces instants (mais aussi de ces villages, de ces paysages, de ces lieux) « hors du temps » que nous entretenons dans cette immortalité en les enregistrant. Saisir l’occasion, faire les choses en leur temps, frapper la balle au bon moment dans un quelconque jeu de plage, saisir le vent à la voile ou prendre tel virage à la neige correspondent à une intimité à l’être ou à la rencontre de l’autre, par un instant de concordance de phase avec la fluence de l’existence.

Nous autres humains nous coulons mal dans le rôle exclusif d’administrateurs rationnels du monde - peut-être parce que le monde résiste par sa fluence même-, nous avons manifestement aussi besoin de vivre les événements qui surviennent comme de telles occasions. Le terme même d’ « événement » - de même que ceux d’ « occasion » et d’« opportunité » - est actuellement le plus souvent utilisé pour désigner ce qui est le contraire d’un événement (quelque chose qui arrive inopinément) : une mise en scène sophistiquée où tout est pensé et organisé dans les moindres détails afin de ne laisser aucune place à l’imprévu. Des mercenaires - qui se disent « professionnels » - très en vogue se sont spécialisés dans cette scénographie : les « créateurs (ou boîtes) d’événements ». Dans la même veine, on appelle « heureux événement » la chose la plus prévisible du monde - pratiquement au jour près, actuellement -, à savoir une naissance. A moins qu’il y ait là comme une image symbolique de la longue maturation invisible qui aboutit à chaque événement ? Pourtant, lorsque la future maman arbore ostensiblement la rondeur de son ventre, ne dit-on pas, l’air de dévoiler quelque secret, qu’elle « attend un heureux événement ».

Quoi qu’il en soit, si l’humain se met à croire qu’il crée l’événement, qu’il maîtrise la surprise, c’est la voie ouverte vers une vie totalement administrée, comme on « administre » un médicament. A nouveau, on retrouverait une humanité à deux vitesses : ceux qui produisent des événements frelatés et ceux qui subissent ces derniers comme s’il s’agissait effectivement de « choses qui se passent ». Souvent, quand on dit qu’ « il ne se passe rien » dans une ville, on entend : aucun spectacle, aucune fête n’y sont organisés. Et pourtant, même dans la ville la plus calme, des événements - des vrais - surviennent sans arrêt, des choses adviennent, se passent, de l’existence s’écoule, des autres se rencontrent.

Vivre dans la temporalité des authentiques événements, occasions et opportunités ; non pas se targuer de les créer, mais les guetter, les pressentir, s’y préparer, nous fait un véritable courant d’air dans l’existence. Cela nous décloisonne et nous décadenasse la vie en nous mettant en phase avec le caractère essentiellement im-pré-vu mais cohérent, intelligible à la fois de l’être et de l’autre - sauf conceptions religieuses particulières qui posent d’énormes problèmes métaphysiques. Mieux : j’irai jusqu’à suggérer que seule une telle appréhension du temps peut sauvegarder notre dignité qui nous est si chère : soit une image de nous-mêmes comme êtres doués de liberté, capables d’aménager le monde, d’apprendre, et de vivre en société. Si je m’ouvre, si je reste disponible et attentif à ce qui peut advenir dans le monde pour poser mes actes, à la fois je m’accorde à l’univers, je me singularise en son sein (comme attention) et j’y participe (en posant des actes). Le temps prend alors un tour bien vivant, en rupture avec la froide régularité du tableau horaire quadrillé mais aussi avec l’isolement et la solitude abyssale d’un courant subjectif de conscience. Ce temps qui nous émoustille est le temps du possible, face éventuellement au temps du devoir et à celui du vouloir. Il se déroule non pas hors de nous pour nous contraindre, ni exclusivement en nous pour tout distordre et tout diluer, mais entre nous et le monde, ou plutôt : il est l’âme (corde autour de laquelle un cordage de diamètre supérieur est tressé) du lien qui se tisse entre le monde et nous.

La vacance nous réapprend à vivre dans ce temps, elle nous réinstalle dans un cosmos où des choses « se passent », où des processus sont à l’œuvre. Elle nous reconnecte à la complexité du monde et nous invite à en jouir et à y prendre place. En plus de ce rapport réintégré à l’univers, la vacance nous rend disponibles pour une nouvelle socialité : autrui n’y est plus exclusivement ni cet effroyable trou noir ou ce tourbillon dans le courant de mon existence, ni cet espèce de co-équipier répertorié, interchangeable avec moi-même et avec qui je dois m’arranger pour organiser le monde. Je rencontre autrui ni par pur hasard, ni comme prévu, mais à l’occasion d’événements émergeant de processus complexes mais en principe intelligibles, auxquels lui et moi prenons part. Chaque rencontre m’ouvre un peu plus à cette intelligibilité en me désobstruant de mes sédimentations et suggère la possibilité d’inscriptions en commun, d’actions communes, de collaborations dans le cadre de ces procès. Et dans ce contexte dynamique et vivant, nous pouvons bien sûr, autrui et moi, si nous le jugeons opportun, arranger des rendez-vous. La vacance subordonne ainsi le temps objectif au temps des processus, le temps rationnel au temps du cosmos, et permet d’y réintégrer le vécu subjectif comme un de ses processus parmi une multiplicité d’autres. Temps de la société (au sens originaire de « faire société », et non pas de la société que l’on subit) par excellence, il permet de non plus de maîtriser l’univers, ni divorcer d’avec lui, mais de « faire univers » avec les autres entités qui y habitent.

Du lieu

On « part » en vacances. Les vacances induisent un rapport particulier au lieu, à l’espace, un rapport tourné vers l’ailleurs. Les vacances se passent dans l’autre lieu ou le lieu autre, le lieu du dépaysement. Elles nous arrachent au pays, au lieu de notre enracinement et nous ouvrent au lieu en tant que tel, à la « localité » en nous faisant découvrir d’autres lieux. Le pays, le chez-soi, c’est là où l’on naît, là où l’on est mis au monde, où l’on « débarque » dans l’existence, le rivage où l’on est brusquement « débarqué ». Il renvoie aux contingences de notre condition, à la forme particulière dans laquelle notre existence est moulée, à sa donne de départ. Ici, c’est là où je me trouve, là où il se trouve que je me trouve. Si je reste « rivé » à là où j’ai été débarqué, je ne m’ouvre pas au : j’y colle ; à la limite, j’en fais partie (du paysage). Je ne puis donc m’ouvrir à l’ « être-là », à l’existence en tant que telle, au débarquement qui l’inaugure, ou même à l’altérité, puisque tout m’est familier : je suis tout simplement cette existence, sans pouvoir m’en rendre compte. Tout ce que je fais, je le fais comme ça parce que c’est comme ça qu’on fait - sous-entendu : ici. Je puis alors être dit : « du pays », « paysan » ou « païen ». J’entretiens avec toutes les choses du pays des liens particuliers qui me sont donnés avec la naissance. J’y habite évidemment, j’y travaille évidemment, il me nourrit évidemment, mais jamais il ne m’apparaît en tant que « pays » - sauf si j’ai à le défendre contre un autrui, un barbare. Mais si je pars, si je voyage, si je me dé-payse, si je commet cet acte irrévérencieux, cette transgression de m’arracher au réceptacle de ma vie qui devient ainsi simple berceau, je m’aperçois qu’il existe plus loin d’autres manières de vivre, d’autres conditions et donc qu’il existe quelque chose comme le « lieu » qui peut varier, de même que tous les attachements auxquels il « donne lieu ».

Si je m’aperçois que je puis changer de lieu, je me rends compte que je suis capable de transcender ma condition, que même si je suis, d’emblée, situé, je puis par la suite me situer activement, prendre position, choisir ma manière de vivre, voire l’inventer, parce qu’il y en a plusieurs possibles. En prenant un tel recul, j’apprends à voir la vie comme un don originaire duquel on dispose, et non plus comme un agencement de contraintes indépassables qui s’imposent.

Au soleil

D’ailleurs, on part « au soleil ». Or le soleil est le symbole le plus éclairant - c’est le cas de le dire - du don gratuit : il est la source qui dispense à profusion, continuellement - sauf à l’échelle cosmique, mais cela, c’est une autre histoire, quoique d’une prégnance fondamentale - et à tous l’énergie nécessaire à la vie. Même si nous, humains, nous incorporons cette énergie sous sa forme chimique par le biais du végétal, qui lui aussi, au départ, se donne, nous vivons directement de sa lumière et de sa chaleur. L’enjeu terriblement pécuniaire des ressources territoriales ou énergétiques fossiles, ou même génétiques, ne fait que renvoyer en définitive à cette énergie fondamentalement gratuite. Le territoire, la richesse foncière n’est jamais qu’une surface d’exposition à cette énergie, de captation par le végétal (passé, dans le cas des combustibles fossiles), une « place au soleil » qui, lui, prodigue gratuitement et à profusion. Depuis longtemps les peuples ont plus ou moins compris tout cela et la bronzette estivale n’est sans doute qu’une variante des anciens cultes solaires. Mon teint hâlé au retour des vacances manifeste à tous ce privilège que j’ai eu : le privilège de m’exposer à la source sublime et généreuse de la perpétuation de toute vie sur terre.

Le paradoxe est qu’on en arrive aujourd’hui à payer pour « aller au soleil » - de même que l’ « énergie » est devenue un grand enjeu économique -, symbole de gratuité. Le soleil a conservé sa charge mystique, mais il est vraisemblablement devenu opaque au contenu de cette charge. On le ressent encore comme quelque chose de « magique », mais on est incapable de dire en quoi il est magique. C’est qu’un autre objet mystique le court-circuite encore : l’argent. Ce dernier est devenu, peut-être depuis l’or solaire des Amériques, le fétiche de la prodigalité, le dispensateur de tous biens. Tout accès au soleil doit donc passer par lui, puisque bien entendu, tout passe par lui. Suggérons plutôt que le véritable privilège originel, le privilège des privilèges n’est pas, ou ne devrait pas être, d’avoir de l’argent - et donc de pouvoir se payer des vacances au soleil -, mais bien d’exister, d’être né sous le soleil, d’avoir un accès direct à l’énergie qu’il prodigue, ainsi qu’à ses produits dérivés. Libre à nous, donc, de détruire l’idole (en tant qu’idole), ou plutôt de la laisser s’effondrer en cessant de l’entretenir, en prenant le soleil là où il est, c’est-à-dire ici même, sans partir, gratuitement. Restaurons le soleil comme symbole de ce qu’il est : le dispensateur du flux continu d’énergie nécessaire à la vie terrestre, la manifestation de la gratuité fondamentale de la vie. Nous réintégrerons peut-être ainsi une « mystique » libératrice, soit une intimité émerveillée à l’existence, loin de la mystification asservissante dans laquelle nous nous vautrons trop souvent.

Retour

Un autre paradoxe lié, me semble-t-il, à une semblable mystification réside dans le fait que nous sommes persuadés qu’il faille revenir de vacances - un peu comme on « en revient » d’une illusion -, qu’il faille après ce moment privilégié, réintégrer « la dure réalité ». J’ai envie de poser une question : « en quoi les vacances seraient-elles hors de la réalité ? » Je pense avoir suggéré qu’en vacances, nous serions au contraire dans une certaine mesure plus proches de la réalité. Ce serait alors la vie hors-vacances qui participerait d’une grande mystification. A nouveau, le fait que les vacances se voient accorder une grande valeur, qu’elles nous soient si précieuses, ne veut pas dire qu’elle sont nécessairement rares et donc exceptionnelles et donc anormales et donc à côté de la réalité. Le raisonnement me semble fallacieux. Au contraire, si nous faisons confiance à ce sentiment d’amertume, voire de déchirement qui accompagne le retour de vacances, ce sentiment intime de s’éloigner de quelque chose d’essentiel, de quitter une vie qui a quelque chose d’authentique pour une existence marquée d’absurdité, ne peut-on pas soupçonner quelque mystification à l’œuvre dans notre quotidien ? Qui serait assez fou pour abandonner la « vraie vie » pour une vie absurde ?

Si l’on part en vacances, ne serait-ce pas justement pour pouvoir « en revenir » ? Pourquoi associer à ce point « vacance » et « partir » ? Ne serait-ce pas pour installer encore plus fermement un « chez-soi » auquel on se devrait à chaque fois de retourner, de revenir comme le fils prodigue revient à la maison du père ? Ne peut-on envisager de tout simplement être en vacance sans partir et donc sans revenir, de se mettre définitivement en état de vacance ? Il faut alors en arriver - c’était mon point de départ - a se dépayser dans son propre pays, à transformer le chez-soi familier en curiosité, en contrée étrange. Cette vacance continuée dont on ne revient pas et que je me propose de cultiver ne demande rien d’autre qu’une conversion du regard, une culture de l’émerveillement. Elle demande de regarder le lieu en face, en tant que lieu où « il se trouve que… », en laissant passer de l’air entre lui et nous. Elle demande de porter un regard de voyageur, d’étranger de passage ou de touriste sur les lieux et les êtres que nous nous croyions familiers. Alors ceux-ci se mettent à vibrer et à ce colorer de cette façon si particulière et si jouissive. Lorsque je n’éprouve plus le besoin de partir, lorsque je me sens en voyage dans ces lieux qui naguère m’étaient si moroses, si banals, si pesants, alors je suis véritablement et peut-être définitivement en vacance, et plus jamais je n’éprouverai ce sentiment déprimant de « retour de vacance ». Restons donc en vacance.

Voyage

Le voyage était jadis le privilège de l’aristocrate-guerrier, puis du marchand. Le premier partait pour conquérir et soumettre ou piller le « barbare », ou bien pour défendre son propre pays et son mode de vie, ou encore pour négocier des alliances, le second partait pour échanger et faire du profit. Tous deux eurent à se frotter à l’ « autre », à l’étranger, et quelque chose passa, à travers cette rencontre, de la relativité des modes de vie. Le touriste contemporain, le vacancier hérite des deux : il part en aristocrate conquérant se « faire servir », mais il le fait à l’intérieur d’une structure commerciale dont d’autres tirent profit. L’étranger est toujours une ressource parce qu’il possède ce que l’on n’a pas. Et que l’on se procure cette denrée par l’échange ou par le pillage, la situation traduit toujours un vide, un manque, une disponibilité, une vacuité qui renvoie ceux qui y sont sensibles à l’expérience existentielle profonde de l’émerveillement. A nouveau, être et autre se rencontrent : c’est à travers la rencontre de l’autre que je m’ouvre, par sa différence, à la dimension essentielle de l’existence, à la contingence et à la variabilité des formes qui renvoient éventuellement à une matrice plus englobante. Ces formes se détachent sur un fond informe, prennent du relief, là où, si je reste « collé » à mon pays, tout est plan. A la rencontre de l’étranger, du « jeu » se glisse derrière les choses, de l’air y passe et elles se mettent à vibrer, à vaciller, à danser.

Les peuples qui ont été sensibles à cela, les peuples philosophes, sont les peuples voyageurs, commerçants ou guerriers, ou les peuples placés dans le passage des premiers. Ce sont aussi les peuples navigateurs et les peuples du récipient - le navire n’est qu’un récipient qui navigue du fait de son « vide » intérieur, en témoigne le mot « vaisseau » qui vaut aussi bien pour le vase que pour le bateau. Les peuples qui restaient rivés à leur pays et qui situaient la magie dans leurs choses familières, s’ouvrirent à la magie peut-être plus fondamentale de l’existence dès l’irruption chez eux de ces « autres » inopinés?

La griserie des vacances, cette aura magique qui la pénètre du fait du dépaysement, manifeste cette expérience fondamentale que nous y vivons, expérience d’un évidement, d’une béance, d’une fissure du fait de la rencontre de l’autre. Celui-ci nous décolle de notre réalité en se glissant entre elle et nous, il met l’existence en vibration et peut faire signe vers une matrice commune qui pourrait nous rassembler, lui et nous. C’est quelque chose de cet ordre que j’éprouve en évoquant les platanes de quelque place de village de France, ou quelque torrent des Alpes, ou les vagues de l’Atlantique, les rivages grecs… Y aurait-il des lieux plus propices que d’autres à cette vibration, des lieux où soufflerait cet air si spécial ?

Destinations

Il y a quelque temps, je me demandais ce qui nous émouvait tant dans les vieilles pierres, un pan de mur à colombages au détour d’une ruelle liégeoise, un soubassement dans ce grès si blanc du vieux Bruxelles, les tuiles mal ajustées d’un mas provençal, ces moellons blanchâtres d’un pignon parisien aperçu du train… Je me demandais ce qui faisait que l’on puisse dire d’une maison : « elle a une âme ». C’est sans doute du côté de chez Heidegger que j’ai trouvé une réponse : telle architecture manifeste une manière particulière de se rapporter à la vie, à l’existence, une manière passée ou lointaine qui, lorsqu’on la rencontre, nous décentre, nous décolle et nous invite à considérer ce rapport à l’être en tant que tel. Ces témoins de modes surannées nous confrontent à la fois à un mode autre et à un mode de… voir la vie, etc. Par la différence, nous sommes renvoyés à notre propre rapport à l’existence en tant précisément que rapport à l’existence. La fêlure que provoque cette rencontre de l’altérité nous force à revoir notre position et à prendre position. Et c’est pour cela, je crois, que les villes historiques sont un lieu de vacance. Mais ce décentrement par l’architecture (caractérisée par sa durabilité) ou par n’importe quel objet pour peu qu’il soit quelque peu suranné (d’où le charme des brocantes), peut bien entendu se faire dans notre environnement immédiat. Observons l’architecture de chaque maison de notre rue, devant laquelle nous sommes passés tant de fois. Que nous dit-elle depuis un autre temps ?

Le bord de mer aussi est un lieu de vacance typique. On peut se demander pourquoi les vacances précipitent sur les plages tant d’humains. Ce n’est peut-être pas le lieu, ici, d’une longue méditation autour de cette question. Je ne livrerai donc que quelques bribes de ma propre méditation embryonnaire à ce sujet, en guise d’invitation, d’incitation, ou d’instigation. La mer est, c’est bien connu, la matrice des formes de vie que nous connaissons. Tout le monde a fait cette expérience, après avoir nagé en mer, après s’être senti « comme un poisson dans l’eau » - ou comme un fœtus -, de la remontée progressive sur le rivage, d’abord « comme un crocodile », puis d’éprouver dans un lent redressement, l’évolution qui amène petit à petit le vivant à porter son propre poids pour conquérir la terre ferme. Nous revivons ainsi de manière ludique et en quelques minutes toute l’évolution à la fois de l’embryon, et de la vie terrestre. Le littoral est aussi une frange, une limite, une frontière, le lieu de la rencontre et des échanges entre deux éléments hétérogènes: terre et eau. C’est le lieu d’une caresse cosmique. La mer renvoie aussi à l’autre qui se trouve au-delà de cette autre limite qu’est l’horizon : elle invite au départ, au voyage, à quitter la terre pour voguer vers l’inconnu. Elle nous situe également au seuil de cet autre inconnu vertigineux et invisible que sont les abysses. Sous la paisible planitude de sa surface, elle voile tout un monde de profondeur qui nous donne le frisson. Le rivage hospitalier où nous barbotons gaiement n’est jamais qu’une pente qui mène inexorablement vers les ténèbres du mystère. Aussi, le littoral est le lieu des phénomènes de va-et-vient : marées, flux et reflux, ressac. Tous ces mouvements qui entrent en résonance sympathique à la fois avec les mouvements du cosmos et les pulsations de nos propres vies. Sur le sable du rivage nos jeunes corps dénudés se familiarisent avec la plasticité de la matière, sa malléabilité, sa disponibilité. Cette matière que nous éprouvons d’habitude si dure et si pesante devient elle-même fluide entre nos doigts joueurs. Elle qui nous marque souvent si violemment, se soumet sagement, en bord de mer, à nos empreintes les plus extravagantes. Les châteaux que nous y construisons nous rappellent l’éphémère des formes, leur nature transitoire qui rend inlassablement la matière à la disponibilité d’un fond informe, matrice de toutes les formes.

La montagne également nous ouvre à des dimensions plus fondamentales de l’existence. Lieu où la terre part à la rencontre du ciel, où le territoire docile devient pli, tranchant, ou réceptacle, où l’horizon se verticalise, où le chaud rencontre le froid, se jouant joyeusement de nos repères habituels, peut-être plus que tout autre endroit sur terre, nous fait vivre l’expérience du vide. Mais d’un vide disponible et fécond, où s’engouffrent les courants, un vide qui résonne de multiples échos en les démultipliant encore, un vide qui accueille, qui recèle, qui protège, qui rassemble, qui retient les flux en calmant leur impétuosité, afin que l’on puisse mieux en jouir.

J’arrête ici mon inventaire de lieux déjà trop long, mais qui pourrait inclure les déserts, les lacs, etc. L’essentiel, me semble-t-il, est qu’à travers les lieux, nous nous ouvrons à cet état spécial que j’ai nommé « vacance ». En outre, je crois que c’est étant donné notre mode de vie que tel ou tel lieu sera privilégié pour cette expérience particulière qui est l’expérience des expériences.

Espace moderne

Ce mode de vie largement répandu, et dont les fameuses « vacances » font partie, cadenasse le lieu familier. Il le muselle, le bâillonne sur ce qu’il aurait à nous dire d’essentiel. Jadis, aux temps païens, les lieux familiers recelaient ostensiblement le sacré - en témoignent encore les multiples chapelles qui jalonnent nos campagnes. Le paysan, l’homme du pays, pouvait s’ouvrir à cette dimension à travers les rituels attachés à ses lieux. Puis, le « désenchantement du monde » au nom de la Raison aurait fermé ces voies d’accès au magique, les aurait « démystifiés ». Il aurait instauré l’idée d’un cadre de vie clos, simple, maîtrisé, prévisible, sans surprise et donc sans émerveillement. Il aurait disqualifié la magie en la rejetant comme superstition, tromperie, illusion. Mais en même temps, il aurait peut-être découvert une magie plus fondamentale, vraiment « magique ». La science moderne, malgré sa prétendue vocation à « tout expliquer » - dont seuls sont dupes ceux qui méconnaissent la science et sont impressionnés par elle comme structure de pouvoir -, en cherchant à expliquer, avance d’émerveillement en émerveillement (les scientifiques sont souvent comme des enfants) et ne fait en définitive que mettre en évidence la magie à l’œuvre au fond du réel.

Dans le monde de jadis, « enchanté », il n’y avait pas à proprement parler de magie telle que nous la concevons : le mage était le savant, celui qui savait le fonctionnement du monde et le fond du réel. On ne cherchait pas à expliquer plus loin ce dernier : tout ce qu’il y avait à savoir, le mage le savait, et là-dessus reposait son pouvoir. Ce monde passé n’est enchanté et magique que pour nous, rétrospectivement, parce que nous croyons avoir perdu, avec ce rapport arrêté au fond du réel, tout rapport avec l’essentiel. En même temps, le scientifique est devenu pour beaucoup le savant, le respectable mage-qui-sait, l’enchanteur.

La modernité avait pourtant fêlé les anciennes obstructions qui étayaient les archaïques rapports de domination. Elle avait ouvert le champ pour une vacance, une disponibilité à la surprise prometteuse. L’espace s’était ouvert à l’infini et à une fluence subtile. Des esprits audacieux s’élançaient dans le vide d’improbables explorations. Le sacré du lieu particulier éclata : chaque « ici » devint le lieu de la manifestation des lois mystérieuses et divines à l’œuvre derrière le réel immense. Chaque lieu devint riche de toute la puissance de la réalité. Mais aussitôt ouvert, cet « uni-vers », ce grand Un retourné sur lui-même se referma en se détournant. Le rêve de découvrir le fond de la réalité se mua en fantasme de contrôler la réalité, de l’administrer. La raison exploratrice, lumière émerveillée, toujours dans l’intimité de la magie du réel, devint raison calculatrice et ordonnatrice destinée à supprimer toute surprise, tout imprévu, à clôturer, à quadriller et à comptabiliser un univers sécurisé où tout événement serait dûment répertorié. Le lieu se fit propriété privée, la raison, raison d’Etat, et la puissance, monnaie. L’espace se fit marché, parcouru par le flux de l’absolu monétaire, substance et mesure de toute chose. Une nouvelle mystique fut mise ainsi en place, où le lieu brille désormais de sa valeur foncière. La mystification consisterait en la prétention qu’il n’y a là rien de mystique, et qu’au contraire, toute mystique superstitieuse a été soigneusement écartée pour laisser la place à la souveraine raison. Mais qui peut raisonnablement soutenir que l’accumulation d’argent et le profit financier nous font vivre dans l’intimité de l’essentiel ou nous rapprochent du fond du réel ?

L’argent qui fascine parce qu’il est l’emblème, la manifestation de la puissance pure, nous renvoie indirectement et symboliquement à la puissance du fond(s) du réel, en définitive la puissance du vide-récipient, du réceptacle de toute existence. Mais devenu fétiche, solidifié, cristallisé, il obstrue la voie à cette puissance essentielle de l’existence et précipite comme « puissance »-domination, -possession et -exploitation. Là où une participation à la puissance fondamentale est effectivement offerte - par la vacance - comme possibilité à tous les existants, une dramaturgie de type aristocratique met maladroitement en scène l’idole d’une puissance frelatée, entretenue au prix de l’immolation d’une partie de la vie ou des vivants. Aussi, comme lieux de vacance, je suggérerai non pas ces espaces administrés, ces lieux-saints où se brasse périodiquement le flux de la puissance monétarisée dans de grands rituels sacrificatoires saisonniers, mais bien tous ces espaces vacants, ces terrains vagues qui jalonnent nos parcours quotidiens.

Vagabondage

A la place de ce chemin de croix processionnel qui nous fait passer en masse et de manière réglée de calvaire en calvaire, du berceau familial au complexe scolaire, du lieu de travail au centre de loisirs, de l’appartement loué au devenir propriétaire, puis au lieu de vacances où l’on paie encore pour séjourner, je suggérerai à celle ou celui qui a eu le courage (voire l’abnégation) de me lire jusqu’ici - s’il ne le fait déjà - de prêter attention à ces espaces de vacance, ces friches, ces déserts fonciers, ces trous noirs cadastraux, ces terrains oubliés ou négligés par l’administration, ces abandonnés de la gestion du patrimoine. Ces territoires du vide pullulent dans nos espaces familiers, mais nous ne les apercevons que rarement, puisqu’ils ont appris à échapper à notre regard ordonnateur. J’inviterai quiconque est en mal de vacance d’y poser sont regard, de s’y poser, de s’y reposer : il ou elle y fera probablement l’expérience d’un vide, d’une vacuité, mais d’un vide infiniment disponible pour une plénitude. Parions qu’il ou elle y fera l’expérience d’un nouveau temps, ou plutôt l’expérience d’une retrouvaille avec une temporalité oubliée (peut-être du côté de l’enfance), une temporalité en phase à la fois avec les événements du cosmos et avec les pulsations de notre propre vie. Parions que notre vacancier ou notre vacancière d’un instant y éprouvera comme un courant d’air dans son existence, comme la faculté de respirer une bouffée d’un souffle qui émane d’une source éminemment profonde, puissante, généreuse, énergétique et stimulante.

Et surtout, j’inviterai quiconque aura vécu une pareille expérience à ne jamais revenir de cette vacance-là et à la répandre, à la creuser, à la laisser se creuser dans nos existences…

Juillet-août 2006.