La société des plantes

Votre Amibe
Entrer en relation, en civilisation avec les plantes spontanées, c'est faire l'économie des intermédiaires qui s'entremettent entre les ressources et nous en endossant le prestige de pourvoyeurs, alors qu'ils ne sont qu'accapareurs. Se tourner vers les « mauvaises herbes », c'est reprendre en main, avec la faculté de se nourrir et de se soigner indépendamment de quiconque, les rennes de son mode de vie.
Publié le: 6 mai 2007
Modifié le: 21 novembre 2013

Un jour, dans le train de Liège, je rencontre un des bibliothécaires de ma commune que je connais un peu et qui rentre chez lui. Il habite dans une de ces pittoresques, quoique sombres, impasses qui aboutissent au pied de la citadelle devenue hôpital - ceci a son importance. En bon bibliothécaire, il tenait à passer son trajet à lire. Cela tombait bien : moi aussi. Faisant une pause, je me penchai pour voir ce qu’il lisait : un petit livre magnifiquement illustré sur les plantes comestibles de nos bois et jardins et leurs usages. Je me permis de l’interrompre : « tu t’intéresses aux plantes sauvages comestibles ? - Ben oui, un peu, je suis citadin et quand je me promène (il m’avait indiqué de magnifiques promenades sur les terrils de Liège) et que je vois une belle plante ou un bel oiseau, j’aimerais bien savoir son nom, pouvoir dire : quelle belle capucine, ou quelle belle mésange. Je m’amuse aussi à faire quelques préparations avec des plantes que j’achète à l’herboristerie, près de chez moi, de la liqueur de marjolaine, par exemple… » Justement, à ce moment, le train était à l’arrêt en gare de Statte et, comme souvent aux abords des gares, il y avait là de superbes robiniers faux-acacias, alors en pleine floraison. Je me permis d’informer mon compagnon de voyage du fait que ces grosses grappes de fleurs parfumées et pleines de nectar étaient parfaitement comestibles et même délicieuses, et j’ai découvert depuis qu’un des terrils qu’il fréquentait en était couvert. Puis je me lâchai. J’ai un gros défaut : le peu que je sais, je ne résiste pas à la tentation de l’étaler à la moindre occasion, sans égard pour mon malheureux interlocuteur, ne me préoccupant ni de savoir si ce que je dis l’intéresse, ni s’il ne le sait pas déjà mieux que moi, ni si je ne l’assomme pas. Bref, je le bombardai impitoyablement de mes modestes connaissances botanico-culinaires, acquises depuis une année, deux, peut-être.

C’est que moi aussi j’avais vécu assez récemment (à l’échelle d’une vie) cette expérience extraordinaire : le fond de verdure indifférenciée qui constituait le décor de mes promenades méditatives s’était soudain détaillé, nuancé, démultiplié en espèces variées à différents stades de végétation, avec chacune des caractères, une forme, une histoire, des substances produites, des vertus, des usages. L’image du terrain vague est devenue plus nette et ces talus anarchiques, décidément « mal entretenus », véritables fouillis végétaux le long desquels je passais souvent, sont devenus pour moi de véritables galeries d’une richesse infinie et toujours renouvelée. Je les longe maintenant sans pouvoir en détacher les yeux, en m’arrêtant pour tendre un bras, caresser, cueillir, grignoter, goûter ou risquer une narine. Je passe sur ces sentiers comme d’autres passent rue Neuve à Bruxelles en période de soldes, ou dans les galeries commerçantes ou les rayons de supermarché, sauf qu’ici, tout est gratuit, à profusion, et rien n’est frelaté. Le décor est passé à l’avant-plan et est devenu trésor, ressource infinie à portée de main, et occasion de s’étonner et d’apprendre. Mais où ai-je trouvé le sésame de cette caverne d’Ali-baba ?

Sésame, ouvre-toi !

Il y a trois ans, je démarrai un jardin potager sur des terrains communaux, vous savez : ces parenthèses à peine aperçues, au détour d’un pignon, dans le paysage bâti policé, ces bouffées de jungle urbaines aux accents de bidonvilles heureux, parcourues d’un dédale de chemins boueux dont on ne sait jamais s’ils sont communs ou s’ils sont réservés à quelqu’un, s’ils permettent de traverser de part en part ce fouillis où le public et le privé s’entremêlent et se perdent, ou s’ils mènent à l’impasse d’un intime hermitage. Ces paysages tortueux où s’enchevêtrent végétaux en folie, bric à brac de détritus réarrangés en petites merveilles ou simplement entassés là en attendant, chats errants, ainsi que quelques humains perdus, sont peuplés en permanence de petits vieux perclus aux gestes lents, épisodiquement de jeunes mères de famille fébriles, et de plus ou moins célibataires des deux sexes qui noient leur solitude dans la terre (je ne fais en fait partie d’aucune de ces catégories). Comme on me l’avait appris dans mon enfance, je pestai comme tout le monde contre ces « mauvaises herbes » répandues sur terre à profusion par un Créateur mal avisé et décidément résolu à nous faire endurer le poids de l’existence. Et pourtant, ces herbes bien accrochées à la terre me jetaient déjà un regard étrange, avant que je les arrache résolument, impitoyablement et rageusement.

Un jour, alors que j’arpentais les rayonnages de la bibliothèque des Chiroux, à Liège, à la recherche de livres où étancher ma soif d’apprendre à cultiver les légumes, je tombai sur un modeste volume : Ces herbes que l’on dit mauvaises. Je l’empruntai. Au fil des illustrations, je reconnus les plantes familières que je côtoyais à la fois dans mes travaux pénibles de cultivateur malhabile, et au bord des sentiers de mes promenades. J’appris le nom de ces plantes - pour certaines, je leur en connaissais d’autres, que mon grand-père m’avait enseignés quand j’étais petit - ainsi que leurs vertus, alimentaires et médicinales. J’appris également que nombre de ces espèces avaient été, à d’autres époques, cultivées ! La plupart étaient comestibles, et même d’excellents légumes ! Et moi qui m’échinais à péniblement faire pousser des plantes fragiles et chères, envers et contre cette manne luxuriante ! Un basculement s’effectuait doucement en moi, je me sentais toucher à un de ces nœuds importants de notre existence, qui méritent que l’on s’arrête, que l’on s’asseye et que l’on prenne le temps de l’observation et de la réflexion, en vue d’un éventuel dé-nouement - ou du moins relâchement - heureux et prometteur.

Mes séjours liégeois, que j’effectuais, disons, par alliance, m’avaient également permis de renouer avec mes racines paternelles. Mon bisaïeul, comme beaucoup de gens de ce pays, y avait pénétré les entrailles de la terre pour en extraire au péril de sa vie le précieux combustible qui alimenta pendant tant d’années les titanesques industries de la vallée. Mon aïeul, quant à lui, s’occupait des produits de cette même industrie. Tous deux cultivaient, pendant leurs temps libres, un petit lopin pour l’ordinaire domestique. Et mon père, voué aux choses de l’esprit, quitta ce pays, aussi par alliance, pour notre paisible banlieue de la capitale, où, enfant, je l’accompagnais lorsqu’il s’était mis à planter quelques haricots et courgettes sur un terrain communal qu’un voisin lui avait cédé, à proximité de l’ensemble de gigantesques immeubles à appartements que nous habitions - et exactement sous les fenêtres du bâtiment où mes grands-parents paternels, emportés à une centaine de kilomètres de leur terroir d’origine, semblaient souvent se morfondre.

J’ai pris l’habitude, depuis tout petit, de vouloir pénétrer les coulisses des choses. Liège m’apporta inopinément, en une bouffée d’authenticité, une pièce qui manquait à mon puzzle : l’envers du décor de notre société de consommation industrielle. J’ai grandi à l’ombre d’un grand centre commercial où je fis l’expérience de l’envie, de la séduction. Tous ces produits rutilants m’attiraient, me tentaient, et j’étais bien à l’abri, dans notre confortable ville tertiaire, un peu comme le jeune prince, futur Bouddha (auquel je me garde de me comparer), des sombres machineries de ce théâtre tellement réjouissant et accaparant. Sur les bords de Meuse, et plus particulièrement dans l’ancien quartier de mes aïeux, je me retrouvai face aux conditions de production de ces masses d’objets standardisés. L’usine gigantesque règne sur le pays dévasté comme un dragon somnolent, laissant échapper de ses entrailles énormes des gargouillis qui glacent le sang. Ces mêmes terrils sur les flancs desquels flore sauvage exubérante et potagers méridionaux et rebelles fleurissent, témoignent de la peine languissante de ces masses d’hommes, de femmes et d’enfants crasseux envoyés sous terre pour toute leur existence, afin d’alimenter l’incommensurable mécanique. Ici et là, de petits châteaux coquets rappellent l’existence cossue des possesseurs, concepteurs et gestionnaires de celle-ci. Et partout dans les rues défoncées et poussiéreuses, des humains détruits errent en titubant, accrochés à une de ces omniprésentes boîtes de métal qui délivrent à bon marché l’euphorie fugitive d’un breuvage si amer.

Le tableau du monde se complète et devient de plus en plus intelligible. Mes promenades liégeoises me font faire un tour plus complet de la réalité. Des murs de la vieille ville à l’université et ses bibliothèques, puis aux terrils, aux usines, à la forteresse de la Chartreuse, aux bords de l’Ourthe et aux sources des bois du Sart Tilman. De la sympathique communauté de la rue Pierreuse avec sa ferme urbaine, aux interminables cités de Seraing. Des villas riantes de Tilff aux tours abandonnées et aux fresques de Droixhe. Et puis ces livres en abondance, loués à volonté aux Chiroux pour cinq euros par an : philosophie, sciences, botanique, jardinage, linguistique… Tout est décidément, là-bas, plus authentique, plus intense, plus ramassé que dans notre languissante capitale de bureaux. Voilà pour un petit hommage aux lieux qui ont accueilli et nourri les présentes réflexions.

Pourquoi aurait-il fallu ce dé-paysement pour que se développe mon attention à la flore ? Peut-être les ressources botaniques de mes lieux familiers m’apparaissaient-elles plus difficilement étant donné justement la familiarité des lieux, laquelle laisse facilement croire qu’on en connaît tout ce qu’il y a à en connaître ? Peut-être le fait de débarquer dans un nouvel environnement induit-il d’emblée une attitude exploratoire, plus attentive à l’environnement ? Ou bien le contraste avec les installations industrielles met-il plus en avant la flore ? Toujours est-il que ce détour par le lointain - pourtant si proche - m’a permis de m’ouvrir plus grand à cette dimension végétale du monde. Il y a là le détour par le voyage, souvent nécessaire pour poser un regard neuf sur notre environnement prétendument familier, un regard de voyageur, et y détecter des ressources insoupçonnées.

Ma relative dé-localisation momentanée m’a également encouragé à m’ouvrir à l’espace numérique délocalisé que voici et qui accueille mes présentes divagations ; espace conçu, entretenu et alimenté par mes presque immédiats voisins géographiques (et géographes, pour certains !) Quelle ne fut pas ma stupéfaction d’y trouver une rubrique consacrée aux plantes sauvages et aux rapports conviviaux que (notamment alimentaires) nous pourrions entretenir avec elles ! Décidément, c’est dans l’air du temps. D’autant plus qu’un jour que je cueillais des coquelicots (excellents comme légume - les feuilles) sur les bords luxuriants de l’Ourthe, une cycliste de passage m’apprit que du côté de Verviers, une brave dame donnait avec succès des séminaires sur cette matière. Effet de mode ? Folklore ? Nostalgie romantique ? Le phénomène mérite sans doute plus ample creusement.

L’air du temps

Le prétendu retour aux plantes et à la terre est souvent vu, dans notre soi-disant civilisation industrialisée et développée, comme un épiphénomène nostalgique, un style esthétique romantique, un « genre » que se donneraient de superficiels et foncièrement inconséquents bourgeois-bohêmes, arrière-garde dégénérée et récupérée des non moins foireux courants hippies. Il n’y aurait là qu’un fonds de commerce psychologique parmi tant d’autres, celui de l’industrie et du marché « New Age », « ethnique », du commerce équitable et bio et des partis écologistes. Bref, une modalité esthétique particulière, un simple « créneau » d’une socialité universelle, toute-puissante et indiscutable basée sur le marché, la consommation des ménages et le profit du capital financier. Il y a sans doute du vrai là-dedans. Bien sûr, on peut vendre du retour à la terre, sous forme de semences, de produits et d’équipements « écologiques », de bouquins, de « formations », de manifestations (ces fameux « événements » qui n’en sont pas) subventionnées comme « vitrines » politiques, d’audience d’émissions télévisées toutes mimi (pleines de « nanimaux »), etc. ; et actuellement, le moins qu’on puisse dire, c’est que tout cela se vend bien. J’ai même vu des mini-jardins d’herbes tout préparés, dans de beaux pots rustiques, qu’il suffit de déballer et d’arroser pour les voir germer. Vigilance : tout est bon à vendre, du moment que cela séduit. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, même si celle-ci semble très trouble.

Au lieu d’éluder la question et de se réfugier derrière les sacro-saints - et donc éminemment suspects - slogans du genre : « chacun vit comme il veut », « et alors ?.. si ça me plait », « cela ne fait de tort à personne », « c’est tout de même mieux que… », concédons au soupçon une légitimité et prenons-le au sérieux. Admettons qu’il y a là mode, nostalgie, folklore et romantisme, mais creusons ce à quoi peuvent renvoyer ces termes, puisqu’ils indiquent - là, j’anticipe - à mon sens et après enquête un nœud problématique de notre époque. Je crois qu’ils indiquent en fait le lieu où la modernité coince, là où elle entre en contradiction, où elle se troue et écartèle ou mutile ceux qu’elle a embarqués dans son mouvement.

Mode

Bien qu’indirectement (par le biais temporel exprimé par modo, « récemment »), la modernité renvoie au mode, au modus, « manière » mais aussi « mesure ». Elle est intrinsèquement sensibilité au mode, à la méthode, conçus comme le ou la meilleur(e) possible. En même temps, elle retourne les habitudes de pensée en donnant comme critère de qualité pour ce mode non pas la tradition comme jadis, mais la réflexion la plus récente. Alors que dans un monde archaïque ou hiérarchisé, faire comme on a toujours fait, selon une transmission la plus fidèle possible, constituait la garantie du succès, la modernité met en avant, dans une dynamique de progrès, la rupture rationnelle d’avec les routines ainsi que l’inventivité. Là où le monde plus ancien comportait des modes cloisonnés, rattachés à tel peuple ou telle classe, la modernité a cherché un mode universel, valant pour tous, en accord avec la structure profonde de ce qu’elle désigna comme Univers. Rompant avec les particularismes, elle se lança dans la quête toujours à poursuivre de l’affinement progressif et innovateur de ce mode unique d’aborder l’existence. Dévoyé par la bourgeoisie marchande qui l’avait porté, devenue capitalisme industriel et imitant toujours les manières de l’ancienne aristocratie guerrière, ce mode, d’idéal philosophique scientifique et rationnel devint LA mode, idéal esthétique superficiel, artificiel et fugace destiné à fournir des débouchés au marché en subjuguant des foules d’acheteurs.

Ainsi, lorsqu’on dit que le regain d’intérêt pour la terre et les plantes est une mode, on peut certes y voir un tel déguisement passager de certaines marchandises, mais il est infiniment plus fécond d’y repérer une façon de reposer la question du mode. Même la mode commercialement induite la plus artificielle traduit toujours, à travers son esthétique, des valeurs, une vision du monde, un mode de vie. Elle repose toujours en définitive la question : comment vivre ?, si l’on veut aller au bout de la proposition (de changer nos façons de faire) dont elle se sert comme tremplin, souvent pour faire acheter, il est vrai. Se tourner vers les plantes sauvages, même maladroitement, même distraitement, même par le biais de l’attrait de produits de consommation (livres, shampooings aux herbes, etc.), pointe vaguement vers une remise en question de nos modes de vies. L’enjeu est donc bien, même de manière confuse, l’attitude que l’on va adopter face à l’existence. La question serait plutôt : jusqu’où ira-t-on dans la remise en cause de nos manières de faire ? Serons-nous « radicaux » ? Pousserons-nous l’interrogation et la reconstruction jusqu’aux racines de nos vies, ou nous arrêterons-nous dès que se présentera un dogme intangible du genre : il faut acheter ?

La plante sauvage en tant que mode remet en cause notre relation aux ressources. Dans nos modes de vie standardisés et administrés où tout est marchandise industrielle, se tourner vers les herbes folles pour se nourrir ou se soigner relève d’une véritable conversion et, d’un certain point de vue, d’une perversion. Concevoir comme ressource de première importance, immédiatement disponible, ce qui n’était qu’au mieux décor rustique, au pire site mal entretenu, signe de négligence, met à mal le dogme sur lequel notre mode de vie est basé : la prospérité est proportionnelle à l’intensité des échanges marchands et à la sophistication technologique. L’usage de la plante sauvage dit exactement le contraire : notre vie a à sa disposition, dans son environnement immédiat, de riches ressources pouvant servir à son entretien et à son agrément, et ce sans médiation, ni commerciale, ni technologique. Il suffit de tendre la main et, condition importante : il faut connaître. À l’inverse, la soi-disant civilisation industrielle et marchande enjoint d’acheter, coûte que coûte, et d’acheter sophistiqué, préparé, transformé, conditionné, amélioré, et surtout, de ne pas connaître : d’autres connaissent ça pour vous ; à chacun sa minuscule parcelle de connaissance.

Entrer en relation, en civilisation avec les plantes spontanées, c’est faire l’économie des intermédiaires qui s’entremettent entre les ressources et nous en endossant le prestige de pourvoyeurs, alors qu’ils ne sont qu’accapareurs. Se tourner vers les « mauvaises herbes », c’est reprendre en main, avec la faculté de se nourrir et de se soigner indépendamment de quiconque, les rennes de son mode de vie.

Folklore et romantisme

C’est en réaction aux dérives de la pensée moderne que le courant romantique est apparu, de même que les préoccupations folkloristes, en pleine industrialisation. Ces réaction, que nous vivons encore en plein - même si elles ont pris les noms « New Age » ou « ethnique », avec le retour en force de chamanismes, musiques celtiques, tibétaines, médecines ayurvédiques, bouddhisme « pour les nuls », zen à tous les coins d’emballages et autres reiki, feng-shui, etc. -, participent du sentiment d’avoir, avec la modernité, perdu quelque chose, peut-être quelque chose comme une certaine authenticité. Elles participent du sentiment de déracinement qu’a l’individu moderne, libre, propriétaire de lui-même, détaché de toute appartenance, se promenant en toute indépendance sur le marché pour y négocier quelque contrat, protégé, enrôlé et contrôlé par l’administration toute-puissante de l’Etat de droit. Cet individu ne vient de nulle part, n’est de nulle part et ne va nulle part : il est par essence délocalisé. Il est uniquement là - ou ailleurs, peu importe - pour faire du profit, de n’importe quelle façon. La modernité avait libéré l’individu des contingences de ses appartenances afin qu’il puisse cultiver à loisir son intimité au tout du cosmos et de l’existence et s’émerveiller de la richesse de ceux-ci. Fascinés par la puissance que semblait offrir l’argent, ses héritiers firent de ce dernier la seule substance d’une richesse toute virtuelle, et ils firent de la liberté la condition pour son accumulation illimitée.

Le romantisme se tourna vers les profondeurs insondables de la Nature ainsi que de l’individu pour y retrouver un semblant de cohésion, souvent dramatique, de l’existence. Le folklorisme inventa un « savoir du peuple » (folk-lore), une sagesse, une science infuse cultivée par la cohésion d’une communauté historique et géographique traditionnelle. Et ceci contre la science délocalisée et anhistorique des savants de laboratoires et la culture dégénérée des cours et des salons urbains où des bourgeois artificiellement enrichis sur la destruction de telles communautés jouaient les aristocrates. On peut placer dans le cadre de ce savoir populaire présumé en perdition, la connaissance des plantes et de leurs usages. Le lien entre l’homme et la plante ainsi que le mystère vaguement familier qui émane de cette dernière (cf. la botanique de Goethe) participent également des thèmes romantiques qui chantent la grandeur de l’Homme inséré dans une Nature sublime et mystique.

Fions-nous donc à ce sentiment de perte de quelque chose d’essentiel que véhiculent de tels courants. Qu’avons-nous perdu au juste ? Sans doute ce fameux lien qui nous est si cher, surtout lorsqu’il est éprouvé comme perdu : un lien peut être une chaîne. Plus positivement, ce qui nous manquerait, ce n’est peut-être que de la relation. Là où les liens nous enfermaient dans des structures figées, la modernité a brisé de telles configurations. Avec sa méthode analytique, elle a atomisé les êtres pour apprendre les éléments ultimes du réel. Face à la complexité du cosmos et de la vie, elle a voulu simplifier pour récupérer l’intelligibilité brisée: elle a découpé la réalité en éléments simples et équivalents et a établi des lois tout aussi économiques qui règlent leurs rapports. Ce qui est perdu dans l’opération, c’est la complexité des relations, l’enchevêtrement et l’emboîtement des êtres. Mais je suggérerai que cela n’a pas été « perdu » comme on peut perdre quelque chose que l’on possédait auparavant : ce fut plutôt perdu comme occasion. En essayant de porter quelque lumière sur la structure profonde du réel sans se satisfaire des réponses toutes faites imposées d’autorité, la modernité fut l’occasion de créer de nouveaux liens, plus raffinés. Cette occasion aurait manifestement été pour une bonne part manquée. Au nom de cette même modernité, des relations simplistes on été décrétées raisonnables et imposées, souvent d’autorité, imitant en cela l’ancienne manière, mais après un fugace éclair de lucidité prometteur.

Nostalgie

Ce qui nous manquerait en définitive, ce n’est pas tant des liens rigides, immuables et aveugles que la possibilité de créer des relations riches. Aussi, lorsqu’on parle de nostalgie - ce dont témoignent les accusations de « passéisme » auxquelles nous nous exposons, en « retournant » aux plantes (la nost-algie est littéralement la « maladie du retour ») -, il s’agira non plus d’une envie pathologique de revenir en arrière, de réintégrer un état passé, de redevenir « naïfs » (ce qui est impossible) ou « natifs » (même étymologie - cf. le succès des peuples « natifs »), mais bien d’un retour à la bifurcation, à l’embranchement qui a été manqué. La nostalgie pleinement assumée que je propose de vivre dit notre souffrance de vivre l’impasse présente, et notre résolution de rebrousser chemin non pas pour nous installer immuablement un peu plus en arrière, ni même de ressortir du labyrinthe par l’entrée, mais pour explorer d’autres voies possibles, plus prometteuses, qui avaient été négligées par le passé. Au lieu de s’obstiner à se frapper la tête contre le mur qui nous coupe irrémédiablement la route, par peur de reculer, ou plutôt par peur de ne pas avancer et trahir ainsi le sacro-saint « progrès », prenons le recul nécessaire pour voir comment nous en sommes arrivés là et quels choix nous y ont menés. Retournons au lieu de ces décisions et repesons-en les possibilités à l’aune du chemin parcouru depuis et des résultats obtenus.

Recréer des relations intimes avec les plantes qui croissent encore - et parfois de plus belle, pour certaines - aux franges et dans les interstices de nos bétons ne signifie pas nécessairement réintégrer l’état du paysan de jadis, avec son « savoir populaire » empreint de légendes, de rites et de formules transmises telles quelles. De la route a été faite, et elle peut être intégrée. Il s’agirait plutôt de retrouver le point ou ces plantes, alors sans doute trop familières pour encore susciter la curiosité ou un véritable intérêt, ont été perdues de vue. A partir de là, de nouvelles relations plus riches pourront être créées, stimulées précisément par cette longue séparation qui est une opportunité pour raviver l’intérêt. Il n’est pas question d’essayer de nier l’écart qui a été creusé, mais bien de profiter de celui-ci pour porter un nouveau regard et sur ce dont nous nous sommes écartés, et sur la qualité de l’écart lui-même. Parions que les relations qui seront construites par après n’en seront que plus libres, plus riches, plus inventives, plus authentiques et mieux assumées que jamais. En d’autres termes, les questions les plus intéressantes et les plus fécondes ne sont peut-être pas : « est-ce que nous sommes attirés par les plantes par nostalgie romantique à la mode ? » et « allons-nous nous laisser entraîner dans cette esthétique passéiste? » mais plutôt : « pourquoi les avons-nous perdues de vue ? » et « qu’allons nous faire avec elles à présent ? » Les deux premières questions se posent sur fond de dramaturgie du destin et de fatalisme : nous sommes emportés par la mode et nos sentiments. Les deux autres mettent en avant des faits : une relation séculaire a été interrompue, les plantes sont toujours là et nous sommes manifestement intéressés à entrer à nouveau en relation avec elles. Puis elles ouvrent ces faits à leurs fécondités respectives : que s’est-il passé ? qu’est-ce qui nous a détourné des plantes ? sous quel prétexte ? avec quel résultat ? qu’y avons-nous gagné, perdu ? vers quelles relations nouvelles nous orientons-nous ? par où les aborder ? qu’est-ce qui a changé ? avons-nous changé ? les plantes elles-mêmes y sont-elles pour quelque chose ? etc.

Bref, voyons dans ce retour aux plantes sauvages non pas un ressassement pathologique, mais comme des retrouvailles. Si l’on se tourne vers elles, ce n’est pas pour vivre dans un passé rassurant en se raccrochant à de vieux souvenirs jaunis, mais pour mobiliser ces êtres toujours actuels en tant qu’alliés ou que compagnons dans notre avenir. Nous n’avons pas à nous réfugier dans leur familiarité pour tourner le dos à un futur inquiétant, mais à renouer le contact avec elles là où on les avait laissées pour les réembarquer dans notre histoire - ou pour nous laisser embarquer dans la leur -, pour les inviter à partager notre avenir. Si nous les convoquons à nouveau dans nos vies, ce n’est pas parce que nous estimons qu’il n’y a pas de place pour nous dans le futur, mais parce que nous pressentons qu’il y a une place de choix pour elles dans notre futur. Il n’y a là aucune régression, mais seulement la reprise de quelque chose qui avait été interrompu, négligé, parce que nous estimons que cela en vaut la peine pour notre progression.

Que s’est-il passé ?

Notre mode de vie et nos manières de convoquer les ressources de notre environnement restent largement tributaires de l’ancien régime aristocratique. Ils participent toujours des distinctions noble/vil, chasseur/cueilleur, cavalier/piéton, etc. et donc des ségrégations et disqualifications qui les accompagnent. Il est donc des nourritures réputées nobles et d’autres viles. Les plantes qui entrent dans le régime alimentaire valorisé ont été sélectionnées pour certains caractères, au gré de la fantaisie de leurs commanditaires. Les légumes de nos (super)marchés sont encore gonflés et lustrés du prestige des classes luxueuses et témoignent de la puissance de celles-ci. Leur forme a été laborieusement recherchée et forcée, jadis par des armées de jardiniers, désormais par la machine agro-chimique, pour servir d’étendard de table aux maîtres de la terre et des hommes. La plante sauvage, non-élaborée, non-usinée, échappant à toute voie de financement - si ce n’est éventuellement pour son extermination -, ne peut servir, en dernier recours, qu’au vilain, au rebut, à l’exclu, à l’indigent, à celui dont le rôle est de présenter le spectacle de la misère à mépriser et fuir, laquelle sert de faire-valoir au prince.

La plante, premier interlocuteur de l’homme, est utilisée, comme tout le reste, comme signe. Montrez-moi les plantes qui vous accompagnent, je dirai de quelle classe vous êtes, je dirai si vous êtes « chic » ou « plouc ». Dans une civilisation qui entend s’affirmer par la conquête, la maîtrise, le contrôle et l’exploitation - mérite-t-elle encore de ce fait l’appellation de « civilisation » ? -, ce qui échappe à cette mainmise ne peut être considéré que comme ennemi. La plante sauvage, surtout si elle est utile, fait insulte à l’administration du monde par le marché des produits industriels : elle est disponible pour tous sans intermédiaires, gratuite et utilisable sans grande infrastructure technologique. Elle multiplie exponentiellement et répand en abondance, dans tous les interstices laissés par la gestion rationnelle du territoire, un patrimoine génétique, générique et généreux infiniment riche mais inappropriable, ainsi que ses précieux produits. Elle renverse les hiérarchies et les privilèges de classe en s’offrant à tout qui passe et veut bien se donner la peine de la cueillir. Elle ne demande qu’une chose : un peu de savoir à son sujet.

Une société de la connaissance ?

Le XVIII e siècle de l’Encyclopédie avait laissé entendre la promesse d’un savoir technico-scientifique accessible à tous par l’intermédiaire de la simple lecture en langue vulgaire. Le siècle de Linné, de Rousseau et de Goethe nous avait invités à entrer dans l’intimité des plantes, à faire plus ample connaissance avec elles. Ce siècle avait entrepris de libérer le peuple de l’arbitraire du Prince par l’extension des « Lumières ». Mais ce même siècle fut mené par la montée en puissance d’une classe, la bourgeoisie, qui revendiqua cette liberté pour ses affaires. Ces parvenus du commerce, de la finance et de l’industrie manufacturière, dopés par des trafics intercontinentaux, impérialistes et coloniaux basés sur l’esclavage, le génocide et l’exploitation, n’étaient pour la plupart que des bourgeois-gentilshommes voulant seulement prendre la place et singer les façons de l’aristocratie guerrière moribonde. Grisés par la puissance toujours identifiée à la domination, il ne firent en définitive que substituer un pouvoir, celui de l’argent, à un autre, celui des armes. Pour asseoir leur puissance, ils s’inféodèrent la science et l’ingénierie alors dans l’air du temps. Alors que celles-ci venaient d’être rêvées comme patrimoine commun capable de libérer de toute contrainte et appartenance tous les individus pensés comme également libres, ils en firent exactement le contraire : des instruments d’asservissement et d’exploitation. Au nom du progrès, ils mirent en place de nouvelles formes de servitude basées sur la dépendance.

Par la promesse d’une participation à la puissance qu’offrirait l’argent, ils arrachèrent des masses d’individus à leurs terroirs et leur confisquèrent toute possibilité d’apprendre pour s’autonomiser. Ils s’approprièrent le savoir et s’assurèrent le monopole des ressources, se posant en intermédiaires incontournables pour tout commerce avec le monde. D’abord comme « bras » (travailleurs), ensuite comme estomacs (consommateurs), le gros du peuple fut soigneusement entretenu dans l’ignorance de tout ce qui aurait pu l’affranchir de sa dépendance de la machinerie censée apporter la prospérité. L’école obligatoire nous apprit juste ce qu’il fallait pour que nous soyons de dignes auxiliaires (et adorateurs) de la machine à profit. Cette dernière, malgré ses annonces mille fois réitérées, ne nous fournit pas en denrées, mais en objets mystiques, en fétiches. Elle nous vend l’illusion d’une participation au prestige aristocratique sous une forme désormais standardisée. Elle ne nous fournit pas de quoi vivre, mais de quoi nous enorgueillir. Comme en témoigne la primauté accordée à l’emballage, à l’étiquette, nous n’achetons pas des objets, des substances, mais des mythes, et tout cela sur fond d’ignorance. Ne nous y trompons pas : l’étiquette et l’emballage ne sont pas là pour nous informer - là est la grande duperie -, mais pour nous permettre d’ignorer(aux deux sens actif et passif) la nature et la provenance de ce que nous consommons. Le simple fait que nous achetons ces chimères les nimbe d’un halo de sainteté, conféré par l’argent, puissance ultime, qui décourage notre curiosité sacrilège : on ne pénètre pas ainsi le saint des saints de la production. C’est industriel, donc c’est bien (sous-entendu : contrôlé, propre, organisé, étudié, scientifique, rationnel, financé, etc…) Essayons de nous renseigner vraiment sur un de ces produits…

Quoi qu’il en soit, l’idée est passée dans nos mentalités que tout ce qui est en magasin peut être acheté et consommé en toute confiance, malgré les scandales et catastrophes alimentaires et médicales qui ponctuent l’actualité. Nous avons décidément développé un réel talent pour ignorer activement. Corrélativement, tout ce qui pousse au bord du chemin nous est éminemment suspect. Combien de plantes ne nous a-t-on pas enseignées (à tort), dans notre enfance - alors qu’on nous gavait allègrement de sucreries industrielles nocives -, comme étant du « poison », au point que l’on a souvent l’impression - détrompez-moi - que la plupart des plantes que nous côtoyons (sans compter les plantes ornementales) sont férocement vénéneuses. J’apprend petit à petit que c’est le contraire qui est vrai : la plupart des plantes qui croissent autour de nous sont bénéfiques, c’est la plante toxique qui est l’exception, mais il faut le savoir - et la connaître! L’autre jour, un sympathique septuagénaire, me voyant manger avec délices (et modération) des baies de sureau noir - chose que je fais sans dommages depuis des années -, m’assure que c’est un poison mortel ! Mon grand-père qui me comblait de Sugus et autres Milky Way me mettait violemment en garde, lors des promenades éducatives de mes premières années, contre les fruits du sorbier (« c’est du poison ») dont j’ai encore largement agrémenté ma dernière gelée de mûres sauvages.

Qu’est-ce qui a changé ?

Laissons aux bienfaiteurs de l’humanité, même si c’est plus que douteux, qu’en 1790 le peuple (le peuple populaire et populeux, pas celui des salons) était profondément stupide. Admettons pour la discussion que les meneurs de cochons et autres bestioles étaient suffisamment bêtes pour dévaster les terrains communaux (cf. La tragédie des biens communs). Acceptons artificiellement - on ne peut de toute façon plus rien pour eux - qu’ils avaient alors besoin de gestionnaires instruits et rationnels pour diriger leurs existences, pour leur bien. Mais deux siècles plus tard, après l’instruction gratuite et obligatoire pour tous, la radio, la télévision (pas celle de TF1), l’offset, le livre de poche, les bibliothèques publiques, la décentralisation culturelle, l’Internet, la situation n’a-t-elle pas quelque peu évolué ? A l’heure où n’importe qui (ou presque) est capable de lire le compte-rendu kilométrique du dernier match de foot, les potins détaillés d’un magazine « people », une réclame pour de la bière ou le mode d’emploi d’une machine à café ou d’un désherbant total, n’est-on pas virtuellement à même de réaliser une compote de sorbier, de la purée au lamier blanc ou une infusion de camomille, après avoir reconnu la plante et l’avoir cueillie avec parcimonie ?

N’importe quel « plouc » qui a terminé l’école primaire est potentiellement capable, pour quelques euros par ans, d’entrer dans une bibliothèque communale, d’y trouver et emprunter des livres richement illustrés et clairement expliqués qui lui apprendront à nouer des liens intimes et conviviaux avec les herbes qu’il a appris à éradiquer au moyen de produits chimiques élaborés. Gageons que n’importe quel quidam qui sait rejoindre les sites pornos sur le Net ou y commander un vol à bas prix est capable d’y trouver l’identification et les usages de la consoude, de la berce, de la tanaisie et de l’ortie qui poussent sur le terrain vague d’à-côté de chez lui. Point n’est besoin d’être docteur en biologie pour se faire un sandwich au plantain ou une omelette aux boutons de pissenlit. Point n’est besoin d’être botaniste, médecin-herboriste et pharmacien pour se prescrire une tisane de thym afin de soigner son rhume.

Ce qui a changé, depuis 1790, c’est peut-être que les lumières ont effectivement pénétré le peuple, à la vitesse de l’électricité. Elles ont acquis la capacité technique d’imprégner tout le tissu social. Le rêve des encyclopédistes est virtuellement (« en vertu », pas non-réellement) réalisé : tout un chacun a accès, à peu de frais, au savoir. L’ennui, c’est que les voies que cette connaissance peut emprunter sont encombrées de nouvelles sensationnelles, de bavardage et de réclames tapageuses. L’ignorance contemporaine n’est pas le fait de la difficulté à accéder au savoir ou à le répandre, ou de la débilité native de la populace, mais de la noyade de la connaissance dans un flot d’ « informations » destinée à maintenir cette ignorance en prodiguant l’illusion d’ « apprendre » quelque chose. Après avoir consulté la plupart des médias, je ne sais guère plus qu’avant : ils nous mettent au courant d’événements anecdotiques et répétitifs qui ne modifient en rien notre vision et notre appréhension du monde. Au contraire, cette soi-disant information nous forme, nous déforme, nous conforme et nous conforte dans une attitude d’impuissance, d’amertume et de résignation. Elle nous confirme inlassablement que « le monde est décidément bien pourri », que tout va irrémédiablement mal, puis elle nous divertit en nous apprenant les résultats sportifs, ceux du Lotto et en nous présentant un bulletin du temps à moitié fantaisiste. Ce qui empêche désormais le bon peuple de jouir du savoir et de mettre ce dernier en œuvre, c’est cette narcose induite par les voies même de diffusion de la connaissance.

Ce qui a changé, c’est peut-être aussi que nous avons appris à ignorer pour mieux (et plus) acheter et consommer. Nous avons appris à ne pas apprendre. Nous avons appris à lire les étiquettes, les affiches et les notices pour pouvoir ignorer superbement la nature de ce que nous acquérons et dont nous usons et abusons. Nos cervelles bien informées ont été savamment modelées pour nous diriger tout droit vers les rayons des magasins et pour passer devant les talus, les haies et les bibliothèques sans les voir. Notre ignorance est le prix à payer pour la « prospérité de l’économie ». Nous avons appris à ignorer autrui aussi, afin de nous cloîtrer dans notre bulle solipsiste où seule résonne la voix intérieure divine et médiatique qui nous dit l’existence en scandant ses litanies narcotiques. Nous somme littéralement privés : privés des autres, privés du monde, privés de la sociabilité des plantes sauvage qui, elles, échappent à toute privatisation.

Privation

Partager un savoir sur ces plantes ou ces plantes elles-mêmes ne prive personne : elles se multiplient exponentiellement par leurs semences. Au contraire, partager ce savoir l’enrichit. Cela ne fait que priver de clientèle ceux qui ne se privent pas de répandre l’ignorance afin de privatiser le patrimoine bio-génétique pour en tirer un profit uniquement financier. Plus encore que les techniques, ce patrimoine ne connaît guère les frontières, les barrières douanières, les clôtures de propriétés. Alors que les mines et les gisements sont exploités laborieusement et s’épuisent, en même temps qu’ils exigent la concentration du capital, la ressource végétale se reproduit, se multiplie, s’enrichit et se répand à profusion. Chaque plante est en elle-même une usine chimique complexe fonctionnant toute seule pour peu que les conditions lui soient favorables. Elle produit gratuitement, à base d’eau, d’air, de lumière solaire et d’un peu de poussière et de débris, des substances subtiles et engendre en un temps négligeable la possibilité de multiples copies légèrement modifiées d’elle-même. Depuis des millions d’années, le végétal délocalise. Dans mon petit sac, pour peu que j’aie quelques connaissances, je puis transporter à l’autre bout du monde de quoi ensemencer mille jardins pour me nourrir et me soigner jusqu’à la fin de mes jours et, au-delà, de quoi partager cette richesse avec tout qui je rencontrerai.

Les slogans le clament : nous sommes dans la « société de la connaissance ». Faisons en sorte que cette connaissance vitale soit véritablement le fait de la société, et non de ses gestionnaires, et que ce savoir partagé, cultivé et démultiplié à l’envi soit le ciment d’une authentique société, d’une socialité dynamique, harmonieuse (ou plutôt harmonique) et cohérente qui inclut des humains mais aussi des plantes, des animaux, des paysages, des technologies. L’actuelle société de l’ignorance n’est pas vraiment une société : elle est plutôt une juxtaposition d’individualités coupées du monde et coupées les unes des autres, toutes tournées vers le phantasme d’une norme centrale par où tout lien passerait. Même nos rapports aux plantes doivent être « normalisés », médiatisés par des experts. L’expansion d’une véritable connaissance détruit cette non-structure. Ap-prendre, c’est être directement en prise, aux prises avec… le monde, les autres, une plante. Seule la re-connaissance mutuelle peut fonder une société. On ne peut faire société qu’avec les êtres que l’on reconnaît. Aussi, la société de la connaissance devra être une société de la reconnaissance.

Les livres, l’espace numérique et le monde

Je parcours l’espace, un livre sur les plantes à la main. J’y fais des rencontres : des humains, des bâtiments, des plantes, etc. Telle plante que je remarque souvent depuis quelques temps : quel est son nom, est-elle comestible, possède-t-elle quelque vertu médicinale, ou s’offre-t-elle à quelqu’autre usage ? Je me familiarise avec ses formes, ses couleurs, son port, sa texture, ses arômes. Un jour, je la rencontre au détour d’une page. Est-ce bien elle ? Ou bien telle autre dont j’apprends les nombreuses et étonnantes vertus au cours de mes lectures, je découvre quelques temps après qu’elle abonde en des lieux qui me sont familiers, ou j’en repère fortuitement de discrets exemplaires en un endroit que je crois ne plus oublier à l’avenir. A chaque fois, à chaque reconnaissance où je m’exclame avec émotion « c’est elle ! », je puis faire l’expérience tellement jouissive de ce qu’Aristote appelait l’eidos. Il s’agit chaque fois d’une rencontre magique, de l’épreuve de la correspondance entre cet être qui se trouve là, devant moi, et l’intelligibilité que je puis en avoir. A même cet être unique, singulier, particulier et en devenir je décèle immédiatement la manifestation d’une « idée » intelligible et stable que je sais pouvoir rencontrer en d’autres, à de multiples reprises. Dans la diversité et la profusion de l’espace réel où je me promène physiquement, je fais des rencontres qui me transportent et me propulsent dans un espace intellectuel parallèle peuplé de ces eidè et obéissant à d’autres lois. A moins que ces « idées » ne hantent et n’habitent les choses elles-mêmes. C’est là le débat entre Platon et Aristote.

Toujours est-il que la rencontre d’une plante est l’occasion de l’irruption, à travers la reconnaissance, de ce sens, de ce logos, de cette identité, de cette nature que je puis en principe savoir. En reconnaissant la plante, je puis répondre, bien qu’imparfaitement, à la question de ce qu’elle est. En nommant l’espèce, j’appelle tout un cortège de significations et de savoirs qui séjournent habituellement dans nos intellects et nos textes. Je troue à cette occasion un univers opaque d’ignorance. On a coutume de dire que le monde avec tout ce qu’il abrite nous est un profond mystère, et que nos pensées, nos paroles et nos livres sont coupés de la réalité. Soit. Mais à certaines occasions, l’épais brouillard dans lequel nous évoluons est traversé par un soudain éclair d’intelligibilité. Le voile d’ignorance n’est certes pas levé mais à tout le moins y faisons nous fréquemment quelques accrocs. Lorsque je reconnais avec certitude une plante et que je sais ne fut-ce que je puis la manger sans danger, j’entre en société avec elle. Il ne faut peut-être pas trop chercher la connaissance dans le phantasme de pénétrer tous les mystères de l’existence, mais dans cette simple intimité relative aux choses et aux autres. « Con-naissance », « naître avec »… peut-être s’agit-il tout simplement du fait d’ensemble venir au monde, de partager le même berceau, la même matrice et d’ainsi faire univers. La plante connue me devient familière et même si je ne puis prétendre savoir tout à son propos - sait-on jamais tout de ses familiers ? -, j’en sais suffisamment pour entrer avec elle dans une relation assez riche. Le fameux logos n’est peut-être jamais que ce lien, cette ligature, cette reliure qui, d’une part, ramasse ce que je rencontre en un paquet de sens qui se tient et de ce fait, d’autre part, me permet de m’y rattacher selon certaines modalités.

Les livres, ainsi que les textes et les images que ceux-ci abritent me permettent de faire connaissance avec les plantes que je rencontre dans le monde réel. Ils me les présentent de façon extrêmement pertinente. Ils font ressortir à même ces plantes individuelles et réelles l’intelligibilité qu’elles y ont bien voulu laisser transpirer. L’espace textuel et pictural vient s’interposer entre le monde et moi comme ces lunettes qui donnent du relief ou font voir de nouvelles choses qui sont bel et bien là. Loin de se substituer à la réalité, il ouvre celle-ci, la déshabille, lui donne de la profondeur. Le support livresque est comme le point d’appui d’un formidable levier qui soulève tour à tour des coins du voile. Il rassemble et conserve des savoirs épars et laborieusement obtenus et les rattache immédiatement, grâce au pouvoir langagier de nommer et de décrire, aux entités réelles que nous côtoyons. Pour ce faire, il dispose d’entrées, de points de passage, de points d’ancrage suffisamment sûrs : le nom, l’espèce, le genre, le milieu, la couleur des fleurs, leur forme, celle des feuilles, etc.

L’espace numérique frais émoulu n’est pas en reste : les flores foisonnent sur la Toile mondiale et les flux électroniques jonglent allègrement avec de multiples entrées qui nous permettent de tisser avec les plantes une nouvelle socialité, une nouvelle intimité dans le réel. Modestement, j’ai rassemblé sous forme numérique toutes les informations que j’ai collectées dans des livres sur mes chères plantes, afin de pouvoir profiter de la souplesse et de la puissance de ces outils. Sans arracher le moindre pétale, je constitue un herbier numérique qui peut suivre les saisons, mettre en relief le milieu, etc. J’y range en quelques manipulations simples des savoirs auparavant dispersés, je les confronte, les déplace, les retrouve avec une aisance rare. Le nom d’une affection me renvoie directement à des plantes qui peuvent la soigner. Je parcours à la vitesse de l’électricité tout mon champ de connaissance patiemment planté et collecté à de multiples sources. Ce champ, je puis le modifier et le multiplier à l’envi, je puis l’offrir, le partager, le fusionner et l’enrichir avec le champ du voisin. Je pourrais inviter quiconque est de passage à y puiser selon son bon plaisir ou à l’amender.
L’espace numérique a cette connivence particulière aux plantes, surtout dans ses versions « open source » que, comme elles, il multiplie et dissémine les entités et les informations à l’envi, à peu de frais et de façon décentralisée.

Ces espaces alternatifs me sont de précieux auxiliaires qui se substituent à une intimité perdue par la culture, en me permettant de re-tisser dans le réel une nouvelle socialité plus riche avec les plantes. Il est important d’insister sur le fait que cela ne m’entraîne pas à vivre avec les plantes « dans les livres » ou sur le Net, comme dans un espace virtuel de refuge et d’exil, mais bien dans la réalité. Comme je l’ai dit, ces espaces alternatifs me permettent uniquement de (re)faire connaissance. Par leur détour, je traverse des écologies peut-être plus hospitalières au lien, au logos, des milieux où, sans doute, ces liens ce sont réfugiés, conservés, entretenus et enrichis alors qu’ils avaient été rompus dans le réel. Mais après ce bain de sociabilité, il s’agit de renouer avec l’entité réelle et de créer à partir des connaissances grappillées des relations intimes et durables qui impliquent le corps et tous ses sens.

Vers une nouvelle socio-économie ?

Il y a quelque temps, comme à mon habitude, je lisais tranquillement sur le pas de ma porte, lorsqu’une habitante du quartier m’apostropha en me présentant une affichette. Quelques membres du comité de quartier avaient décidé d’organiser une « bourse aux plantes » ou chacun pourrait de façon informelle amener, échanger, ou simplement emporter toutes plantes qui se présenteraient. Cette manifestation s’inscrit dans le sillage d’une initiative de quelques habitants baptisée « quartier vert » et destinée, par le reverdissement des rues et des façades, à rendre notre lieu de vie commune plus convivial. Il faut dire que la rue où je loge est particulièrement morte. Les anciens prétendent que jadis, une intense animation y régnait. Maintenant, on y passe, échange quelques mots, puis continue sa route, mais quelle route ? Seul, je m’efforce de la peupler quand le temps le permet de mes loisirs studieux. Quelque fois, un bref salon de thé s’improvise autour de ma chaise. Pourtant, le lieu est idyllique : situé entre deux portions de forêt, les trottoirs sont larges, la circulation automobile peu abondante. Même lors des soirs d’été, lorsqu’on se promène, on ne voit personne : chacun est soit dans son jardin, soit devant la télévision.

Créer du lien social par les plantes… pourquoi pas ? C’est marrant : cette bourse aux plantes tombe juste le jour où nous avons prévu, avec quelques amis (devinez qui), d’organiser une rencontre autour de la mise en place dans le quartier d’un « Réseau citoyen » numérique par ondes (technologie WIFI). C’est une aubaine : nous jumellerons les deux. Je pressens que derrière ces deux initiatives, une philosophie semblable est à l’œuvre. A force de fréquenter les plantes et de m’y intéresser je me suis aperçu de plusieurs choses. Premièrement, les plantes sont sources d’abondance et de profusion. En tâchant de les cultiver, même maladroitement, je suis toujours gratifié d’un surplus que j’ai appris, à la longue, à distribuer gratuitement un peu au hasard de mes rencontres et de mes fréquentations. J’ai dû véritablement faire violence à mes vieilles habitudes de jalousie patiemment apprises - ce que j’ai, je le garde et le soustrais à la convoitise d’autrui, quitte à le laisser pourrir - pour m’accorder à la générosité du végétal.

Or, j’en suis arrivé à penser qu’une des misères qui minent notre sociabilité, c’est précisément qu’elle se joue sur fond de rareté. Paradoxalement, nous vivons dans une société qui se dit d’abondance, mais qui entretient une mentalité caractéristique d’un état de rareté, en exacerbant, au désavantage de toutes les autres passions qui font la richesse humaine, celles qui accompagnent cet état : grosso modo la peur et l’envie. Peur de n’avoir pas assez, peur que l’on me prenne ce que j’ai, peur d’être à la traîne ; envie de thésauriser un maximum de biens pour justement ne pas être à la traîne, et donc vulnérable. Peut-être est-ce à cause de l’utilisation continuelle de l’argent, rare par essence, comme mesure de la valeur des choses, nous faisant ainsi associer rareté et préciosité ? Peut-être nos mentalités sont-elles délibérément façonnées en ce sens par les mercenaires du marketing, afin d’assurer à leurs commanditaires la vente de leurs marchandises pléthoriques ? Peut-être est-ce là le fruit de l’inertie des structures de domination héritées de temps de rareté ? Quoique, la rareté a-t-elle jamais existé ? Ce lieu commun du temps jadis frappé de pénurie est de plus en plus remis en question. Les plantes n’ont-elles pas accompagné l’homme depuis ses premiers pas ? Ne sont-ce pas les structures de domination qui ont créé les situations de pénuries - par une fiscalité écrasante et des guerres continuelles -, peut-être afin de mieux asseoir leur pouvoir ? Qui donc en définitive provoque l’autre, de la guerre et de la pénurie ?

Démonstration de puissance

Comme je pense l’avoir déjà suggéré, il serait peut-être temps de revoir notre concept de puissance. Identifiée abusivement à force et domination, la « puissance » exerce une fascination sans précédent. Elle s’incarne de manière prépondérante dans le fétiche qu’est devenue l’automobile et, plus généralement, dans les moteurs de toutes sortes, processeurs et autres. Aristote, un des tout grands architectes de la pensée occidentale, a abondamment cogité et ce qui deviendra la puissance, et le moteur. Il s’ingénie à distinguer l’ energeia(en-travail, en-action > « énergie ») de la dynamis (puissance, pouvoir, potentialité, capacité > « dynamisme ») et à conférer consistance et être à cette dernière en montrant que la réalité est aussi - voire plus - riche de ses potentialités et de ses possibilités latentes que des choses effectives ou en actes. Vous l’aurez peut-être remarqué, par rapport à nos conceptions, les significations se croisent : ce qu’il conçoit comme « énergie », c’est ce qui se voit, ce qui est en œuvre, et sa « dynamis » ou puissance se cache, attend dans les coulisses avant de se manifester « énergétiquement ». Et la manifestation la plus courante de l’énergie est justement le mouvement, transmis d’étant en étant depuis le premier moteur du monde qui deviendra Dieu. Or nous, nous ressentons le besoin de démonstrations de puissance et nous emmagasinons l’énergie.

La perspective a été inversée : nous ne sommes pas tant attentifs à ce que recèle une situation en terme de possibles qu’aux manifestations spectaculaires et tapageuses de simulacres de force. Peut-être depuis que l’Occident aristotélicien a découvert avec les feux de Bengale, sans bien le comprendre, que la matière était énergie (au sens moderne) - ce que l’Orient avait manifestement compris depuis des siècles - et que la possession des moyens pyrotechniques fut associée à la domination, les foules sont subjuguées par le premier hercule de foire qui fait exploser le moindre pétard. N’appelle-t-on pas encore « puissances » les Etats qui dominent la planète par leur capacité à faire sauter celle-ci en transformant quelques poignées de matière en énergie phénoménale. Remarquons que la fameuse Bombe est le premier engin pyrotechnique destiné à ne pas servir, à ne pas se mettre en-travail, à rester « en puissance » de destruction. Jadis, le moteur était le divin. Cet acte titanesque mettait silencieusement en branle la formidable mécanique cosmique. Actuellement, ce divin s’est distribué dans une multitude de gadgets pétaradants ou vrombissants symboles d’une grisante domination par la force. Sur la place (du marché) publique où il importe de « rouler des mécaniques », le dominant sera dit « puissant » et le sera en vertu de sa possession et de sa maîtrise ostensibles d’engins à moteur et de ressources énergétiques sous forme de matière pour les faire fonctionner. In fine, c’est la possession d’argent s’incarnant comme capital dans de telles installations qui conférera la prétendue « puissance » aux maîtres du monde.

Et nos pissenlits, dans tout cela ? Lorsque le sagace Aristote s’efforçait de pénétrer les mystères de la physis, ce fascinant déploiement des choses, cette éclosion des êtres, cette continuelle floraison d’une réalité toute en changements, en métamorphoses et en transformations, il y repéra comme l’expression multipliée de caractères sous-jacents, de singulières et stables spécificités hantant et déterminant le développement des manifestations particulières de l’être. Dans le triste buisson épineux hivernal, il sentit la présence de la rose, et, pourquoi pas, du doux présent à la fiancée. Grand observateur et sans doute amoureux de la nature, pour avoir attribué une âme aux plantes, celles-ci l’avaient vraisemblablement inspiré. Même : dans l’élaboration de son précieux concept de matière, il lui conféra le nom du bois des arbres des forêts qui, sous les coups de ciseau de l’artisan, se soumet à l’idée que ce dernier a en tête.
Les plantes sont infiniment « puissance » : elles véhiculent tout au long de leur développement ininterrompu, dans les replis de leur organisme, des mondes de possibilités d’être.

Nous le savons maintenant, chacune de leurs cellules renferme la potentialité de développements tels ou tels. En croisant leurs spécificités, elle mettent en-œuvre des possibles insoupçonnés. Surabondantes en nombre et en propositions, elles excitent depuis que nous sommes au monde notre imagination et notre ingéniosité pour nous nourrir, nous soigner, nous vêtir, nous loger, nous chauffer, nous déplacer ainsi que pour exciter notre créativité esthétique. Autrement dit, c’est avant tout d’elles - ou plutôt avec elles - que nous sommes puissants, que nous tirons ce que nous pouvons, et ce sans d’autre capital que notre capacité - et la leur - à nouer des relations riches et inventives. Même l’énergie-matière dans sa forme classique encore en œuvre dans nos engins fétiches est l’oeuvre du végétal, issue de sa puissance et de son génie à transformer, précisément, l’énergie en matière. Son apparence minérale ne doit pas nous tromper et il n’y a aucune raison que les propriétaires d’engins d’extraction en imposent aux coureurs de sentiers. Tous nos carrosses ne sont, en définitive, que des citrouilles à peines aménagées par la marraine-la-fée Industrie techno-scientifique. Ils fonctionnent fondamentalement à l’énergie solaire et les panneaux solaires les plus courants, les plus efficaces et les plus élaborés ne sont pas de coûteux gadgets destinés à donner une touche « écolo » à une orgie technologique tout à fait standard, mais bien ces insidieuses feuilles de pissenlit que nous piétinons quotidiennement avec mépris.

La puissance des plantes réside non pas, comme c’est largement le cas pour le minerai, dans leur masse matérielle, mais bien dans leur génie. Chaque individu végétal (animal aussi, du reste) entretient, en s’en constituant le véhicule, un complexe processus de transmission, de conservation, de multiplication et d’enrichissement de cette véritable pouponnière de possibles. Ici, la puissance croît par la dissémination. L’enrichissement des relations se fait sur fond d’abondance car chaque individu est puissance de foules d’autres individus semblables. Ou, mieux formulé : la puissance - qui prend là son sens mathématique - de chaque individu, ce sont des foules d’individus semblables. Avec la culture, cette puissance devient effectivité. Cette relation riche entre l’homme et la plante déploie la puissance de celle-ci. Autrement dit, l’homme, la plante et la rencontre de leurs génies respectifs consacrent l’abondance et donc la distribution de la puissance. A ceci près que des hommes ivres de domination s’ingénient aujourd’hui à raréfier le génie végétal - ainsi que tout ce que les relations entre les humains, les milieux et les plantes comportent de génial - et à en juguler la dissémination. Pour un simulacre de puissance, ils sacrifient la puissance authentique de la plante : puissance d’autonomie.

Abondance et hospitalité

Car le genre de société à laquelle nous invitent les végétaux n’est pas une société hiérarchique, caractérisée par des rapports de domination. Ce serait plutôt une société de type éco-logique, soit une co-habitation riche en relations consistantes, cohérentes, géniales et intelligibles. Dans de telles configurations, chaque individu, chaque entité prend place dans un milieu hospitalier qui l’accueille et il y apporte sa spécificité, autrement dit sa puissance. Les dispositions respectives sont fortuites, elles ne dépendent pas d’un ordre pré-existant et sont appelées à évoluer. En d’autres termes, sur fond d’hospitalité et donc de ressources disponibles en suffisance, chaque être a le loisir d’être « spécial » (et non pas artificiellement « spécialisé »), d’apporter librement sa spécialité ou d’être ce qu’il est, et de participer ainsi, par la rencontre avec l’autre, à la cohérence émergeant de l’événement de la cohabitation. Une telle société n’est pas définie par une norme : elle accueille et respecte la particularité de chacun en lui fournissant un lieu favorable à son articulation éventuelle avec celle d’autres. Chaque individualité, avec son génie propre, doit pouvoir se suffire à elle-même, doit avoir son existence assurée, afin qu’elle puisse authentiquement entrer en société, faire société avec autrui.

Selon la leçon des plantes (du moins celle qu’elles ont eu la gentillesse de me donner), chaque individu organique porte en lui toute la puissance de son propre développement, n’attendant que le lieu et le moment favorables pour se déployer et nouer des liens féconds avec son environnement. L’organisme n’est pas la pièce usinée d’une mécanique qui devrait trouver sa place, rare, et s’y ajuster. Plutôt : il y a de la place en quantité, mais une place indéfinie, vacante, disponible à toute configuration. Ce serait plutôt la place qui trouve l’individu, s’offre à lui comme réceptacle de son épanouissement, suscite la rencontre avec d’autres et s’enrichit en retour, prend forme et consistance du fait de son peuplement. Il ne s’agit plus d’un semblant de rassemblement ou d’assemblage d’êtres semblables ou équivalents, mais d’une authentique création de réalité inédite et inopinée. Que ce soit une prairie, un talus, une forêt, un jardin, une vasque, un bouquet ou un plat, chaque fois, l’espace est primordialement disponible et les configurations mouvantes qui s’y installent ne sont conditionnées que par la rencontre fortuite et les affinités des puissances propres en évolution des entités qui y trouvent à s’épanouir.

La mort elle-même y prend un nouveau visage, souriant. En s’incorporant à la masse vivante et affairée de l’humus, l’individu péri apporte une contribution toujours grandissante à ce lit moelleux et riche, berceau d’abondance et de diversités futures. La litière végétale, en association étroite et intriquée avec les autres règnes du vivant, métamorphose les éléments cosmiques et atmosphériques impétueux en un matelas hospitalier qui temporise leur violence, l’apaise et la transforme en ressource abondante, continue et durable.

La plante, par sa simple présence, fait signe vers l’hospitalité, vers la disponibilité et vers l’abondance qui sous-tendent celle-ci. Même au cœur du désert - le désert est le sanctuaire de l’hospitalité - le plus aride, la présence végétale dit : tout compte fait, ce lieu n’est pas si inhospitalier, je m’y trouve bien du fait de ma puissance. Et s’y trouvant, elle le rend encore plus hospitalier pour nous et notre puissance propre. L’hospitalité et l’abondance qui lui est parallèle se distribuent ainsi en cascades. La matière disponible dans l’univers se rassemble en étoiles, les innombrables soleils diffusent leur énergie en quantité, le sol et les océans offrent des immensités de surface de captation, les plantes les envahissent et rendent cette énergie disponible pour notre subsistance et nous, nous aménageons des jardinsl’oeuvre du paysagiste http://www.gillesclement.com Gilles Clément et notamment son concept de "jardin planétaire". Si le végétal peut être pour nous symbole d’hospitalité, c’est parce qu’il en est le rebond précédent le nôtre, celui duquel nous jaillissons. Répandant sur terre l’oxygène que nous respirons ainsi que notre nourriture, c’est lui qui nous accueille, nous installe et nous accompagne dans l’existence. Il est l’hospitalité dans laquelle nous naissons, il est notre hôte, nous souhaite la bienvenue dans l’être, nous invite à vivre. C’est peut-être pour cela que nous apprécions tant sa compagnie et qu’elle nous revigore lorsque nous en avons été privés.

Mais si l’hôte est celui qui reçoit, celui qui est reçu est également dit « hôte ». L’hospitalité est de ces relations - comme « apprendre » - qui ne sont pas à sens unique. Ou peut-être qu’il n’y a là pas vraiment de question de sens, de transmission de quelque chose d’un point à un autre, mais plutôt d’établissement d’un lien qui renforce chaque tenant en rendant solidaires. L’hôte reçu est aussi, de par sa puissance propre, abondance pour celui qui reçoit. L’utilisation dans ce contexte du verbe « recevoir » ne dit pas autre chose. En invitant l’étranger à ma table, je ne « subis » pas ce dernier, je le reçois comme un cadeau. Le peu qu’il me coûte - et qui représente énormément pour lui - est sans commune mesure avec ce que je gagne à sa présence, du fait précisément de son « étrangèreté », autrement dit de sa puissance propre, de sa spécificité qui enrichit en la reconfigurant ce que peut être l’existence pour moi. Voilà encore un exemple du fait que, contrairement à ce que nous admettons trop souvent, ce n’est pas nécessairement ce qui est rare qui est précieux. Je suis l’abondance qui est précieuse à l’hôte que je reçois, lui-même m’étant précieux par la nouveauté prometteuse d’abondance qu’il m’apporte. La raréfaction de ce qui est précieux est artificielle. Elle est vraisemblablement destinée.à asseoir les rapports de domination, débouchant sur l’absurde croyance en la rareté de ce qui est précieux - et la préciosité de ce qui est rare (le trèfle à quatre feuilles, l’or, les pierreries) -, et donc la peur d’en être privé, l’envie, la jalousie, etc.

Propriété et dissémination

L’hospitalité est une alternative aux rapports de domination. L’étranger n’est pas une menace pour mes biens, duquel je devrais me protéger en me soumettant à un prince guerrier. Il m’est un bien infiniment plus précieux que toutes mes possessions. Car la puissance n’est pas le monopole du prince, comme celui-ci voudrait me le faire croire en se parant d’objets rares, mais bien la propriété de chacun, son unicité, sa particularité, sa singularité. Ma propriété, ce n’est pas l’ensemble des objets transitoires que je m’annexe et me réserve, mais bien ce que je puis apporter d’unique dans mes relations avec les choses et avec les autres êtres. C’est aussi cela qui est véritablement précieux, parce que, par sa différence, l’irruption dans mon environnement de l’étranger, avec sa puissance propre, change les propriétés de cet environnement et permet l’épanouissement de ce qui n’était jusqu’ici en moi qu’en puissance. Ceci permet à diverses puissances d’autres entités de se manifester à leur tour dans des relations enrichies, et ainsi de suite. Le rejet de l’étranger ne fait que confirmer et les rapports de domination et la rareté. L’accueil hospitalier de l’étranger augmente l’abondance.

Pour témoin de cela, il suffit de songer au phénomène bien connu que l’hospitalité est surtout développée dans les environnements marqués par la rareté, et que les empires hiérarchisés se forment sur fond d’abondance de subsistances - en général d’origine végétale. L’empire, la domination, l’Etat n’assurent pas l’abondance : ils installent la rareté dans les esprits, puis dans les faits. Les terres administrées s’appauvrissent du fait de la standardisation et de la normalisation centralisées. Pour mieux dominer, les structures d’asservissement diminuent la puissance de tout ce qu’elles touchent. Il est caractéristique que les empires guerriers prennent un soin particulier à brûler sur leur passage la terre et ce qu’elle porte. Par contre, la rencontre pacifique, respectueuse et l’échange gratuit ont de longue date enrichi les sociétés. La migration des végétaux, ainsi que celle des connaissances et des techniques qui constituent les rapports que l’on peut entretenir avec eux constituent les principaux progrès de l’humanité. Echanger du génie végétal ne coûte rien et multiplie l’abondance de part et d’autre. Il suffit d’envisager les plantes avec lesquelles nous entretenons les rapports les plus étroits : seule une infime proportion peut véritablement en être dite « indigène ».

Lorsque le génie des plantes entre en société avec notre génie propre, une nouvelle hospitalité peut naître. Point n’est besoin de capitaux, ni d’infrastructures coûteuses nécessitant une administration sophistiquée. Seules l’ouverture à la générosité de l’existence, telle que l’enfance la reconnaît encore, et la culture pas à pas, dans le respect des rythmes, de relations multiples, variées et dynamiques (dans tous les sens du terme) à tout ce que nous rencontrons, peuvent nous mettre sur la voie d’une société non plus subie comme un modèle rigide, mais vivante de notre propre vie. Les plantes que nous côtoyons quotidiennement, souvent sans nous apercevoir de leur présence, peuvent encore, pour peu que nous y prêtions attention, nous parler simplement et clairement d’abondance et de générosité. Elles ne cessent de nous inviter, l’air de rien, de leur petite voix discrète mais obstinée, à entrer progressivement par de petits gestes et de petites attention qui ne coûtent guère, dans une société créative, durable où chacun pourra vivre une existence pleine et jouira de l’occasion de s’épanouir, au contact d’autrui, de toute la puissance de ses propriétés, enrichissant ainsi l’existence de tous.

J’ai tenté ici, le récit trop long et malhabile de la sociabilité embryonnaire dans laquelle ma propre rencontre avec les plantes nous a entraînés, elles, les autres humains dont il fut question, les livres, les paysages, les villes, etc. et moi. Si je le livre ici à une dissémination toute végétale, c’est afin de répercuter cette invitation. Entrons donc en société !

A peine cet article proposé à la publication, je me suis plongé dans la lecture de “L’agriculture naturelle” de Masanobu Fukuoka, un homme qui, apparemment, est arrivé à vivre dans une société particulièrement réussie avec les plantes, et mérite d’être suivi. Lisez-le d’abord, et négligez donc mes propres divagations littéraires!