Chomage, loisir et revenu d'existence

Votre Amibe
[...] il « faut gagner sa vie ». Quel décret stipule qu'il faille vivre ? On vit. C'est une donnée indépassable, non un devoir ou une obligation. Ensuite, la vie est-elle à gagner ? Il semble que non : la vie est donnée, c'est le point de départ, et à l'intérieur de cette vie, il se passe plein de choses [...]
Publié le: 28 juillet 2006
Modifié le: 21 novembre 2013

« Tout ce qu’on veut, c’est du travail ! », vocifère sur le petit écran l’icône animée d’un personnage encapuchonné. Cette image date déjà : c’est celle d’un banlieusard parisien, lors des « émeutes » d’il y a quelques mois. Est-il bien sûr de savoir ce qu’il veut, ce moine de l’Apocalypse ? Du travail… Si l’on entend par là ces emplois, le plus souvent industriels, ne demandant guère de « qualification », si ce n’est la faculté d’effectuer continuellement une tâche infiniment répétitive, simple, parcellaire et souvent pénible, et qui occupèrent les masses surtout depuis le XIXe siècle, il n’en aura plus jamais, du travail. Et je me permettrai de suggérer que c’est tant mieux. Depuis, ce sont les machines qui effectuent de telles opérations et la tâche principale de l’homme est devenue contrôle et programmation, travail qui demande connaissances et savoir-faire, guère à la portée de notre moine déscolarisé, exclu des réseaux d’échange de savoir. Sa qualification : survivre dans la jungle de béton dans laquelle il a été littéralement jeté, parqué, casé avec tous ses semblables par la République. Pourtant, jusqu’au cœur de cette jungle retentit l’écho du chant entonné à l’unisson par les membres de cette République : il faut travailler, gagner de l’argent et consommer pour être « bien » - plus explicitement pour « faire marcher l’économie », pour « entretenir la croissance ». Tu n’es rien si tu ne porte pas les marques de ce qui est « bien », si tu n’entres pas dans la danse, si tu ne sacrifies pas aux idoles. Les « gens bien », eux, travaillent, gagnent de l’argent et consomment. Hors du culte des icônes, quelles qu’elles soient, culte qui sert la croissance, autrement dit l’augmentation du capital des actionnaires, point de salut.

Notre moine est dans les limbes : il est irrésistiblement attiré par les chants célestes des sirènes (c’est leur boulot), mais on rechigne à lui laisser les moyens d’aller s’échouer sur le rivage pour y être dépecé, comme tout le monde. Il n’y a pas d’embarcations pour tout le monde : seuls les premiers et les plus malins pourront s’embarquer pour l’île aux sirènes. Lui et les siens sont pour les autres passagers des encombrants, des indésirables, souvent semi-clandestins, qu’on aurait jadis mis à fond de cale, pour alimenter les chaudières, mais comme tout est devenu automatique…

Mais où est donc passée la Modernité ?

La modernité avait rêvé l’affranchissement de l’homme par rapport au travail pénible, grâce à la science et à la technique, afin qu’il puisse se consacrer à l’épanouissement de ses facultés. C’est pour ainsi dire chose faite : nous possédons les moyens de faire faire ce travail par d’ingénieuses machines. Mais entre-temps, l’étrange et explosive association entre la grande industrie, le capital et le commerce des marchandises a détourné ces moyens en vue d’un seul but : l’accumulation compulsive de toujours plus d’argent. Pour ce faire, ce trio terrible a organisé l’exploitation de masses d’individus perdus, déracinés, sans attaches ni culture, dans un premier temps en tant que « bras », dans un second temps en tant que consommateurs avides. A cette fin, les mentalités ont été soigneusement refaçonnées. Les spécialistes de l’exploitation des masses ont réduit l’humain à ses « pulsions » les plus primaires (la peur, l’envie), pulsions qu’ils ont exacerbées afin, d’abord, de faire travailler, dans n’importe quelle conditions, à n’importe quoi, ensuite de faire acheter, n’importe quoi, n’importe quand.

Le voilà, notre moine des derniers jours : tout ce qu’il croit vouloir, c’est travailler pour ensuite acheter. Où est passé le rêve moderne de l’individu délivré de toute appartenance, de toute autorité, guidé seulement par ses propres « lumières », par son élan propre et indépendant, voire par sa « rationalité » ? La modernité participait de cette fêlure - déjà initiée dans l’Antiquité grecque (et ailleurs) - dans le monolithisme et la toute-puissance des institutions sociales, les faisant précisément apparaître comme de simples institutions sociales, comme de simples modes parmi d’autres possibles, et non plus comme l’ordre immuable du monde . Au départ, « être moderne » signifiait : refuser tout argument d’autorité (de la part du Prince, du Prêtre, du Docteur ou encore du Poète) et tout dogme ; penser et diriger sa vie par soi-même ; examiner en toute indépendance les différents modes de vie possibles et choisir le sien de façon éclairée, instruite, documentée et donc assumée. Aujourd’hui, « être moderne » veut dire : faire comme tout le monde, suivre LA Mode (toujours unique), être habillé comme tout le monde, équipé comme tout le monde, manger comme toute le monde, habiter comme tout le monde, voyager comme tout le monde, vivre comme tout le monde…sans se poser de questions. La modernité a été récupérée, vidée de sa substance, et sa coquille qui conserve encore un vague reflet de son ancienne valeur sert comme tout le reste à faire acheter.

Est dit « moderne » celui qui porte les marques à la mode, celui qui est marqué, celui qui fait partie du troupeau - dans la langue liturgique qui a actuellement cours, brand renvoie au feu, au brandon, au fer rouge qui servait jadis à marquer le bétail. Nous en sommes arrivés à arborer avec ostentation ces marques de ceux qui nous mènent et nous possèdent. Les professionnels de la vente ont réussi à nous rendre fiers de faire partie du bétail, à un point tel que nous payons pour être marqués, afin d’avoir le sentiment d’exister. (Au début du XXe siècle, on payait des hommes-sandwichs pour pouvoir leur retirer un peu de dignité en en faisant des porte-marques. Maintenant, nous payons cher pour être des hommes-sandwichs !) Hors du troupeau, pas de salut. C’est que ces marques portent en elles tout le prestige mystique des valeurs qui ont été confisquées aux individus, et insufflées dans des marchandises devenues fétiches, dans des icônes, des idoles. La force, la puissance, l’énergie, la liberté, la créativité, la jouissance, la sérénité, la paix, l’émerveillement, la magie, l’ivresse, le rêve, le jeu, les ressources, les connaissances, la matière, le désir… tous ces biens communs et inépuisables qui ont été raréfiés et appropriés par le complexe capitaliste-industriel-marchand sont devenus entre ses mains de simples bannières agitées pour rameuter le troupeau et le mener vers le sacrifice, l’holocauste (étymologiquement : sacrifice où l’on brûle tout), l’hécatombe (étymologiquement : sacrifice de cent bœufs) sur l’autel de la croissance (du PIB), de l’augmentation du capital. Et la bigoterie, la ferveur, la piété, la dévotion inculquée aux fidèles membres du cheptel est telle qu’ils se précipitent fanatiquement vers le feu sacrificiel (dont la cigarette est le symbole et la forme la plus accomplie) aux vapeurs enivrantes qui va les immoler et les purifier (de tous leurs reliquats d’obscène gratuité) en l’honneur du divin, de l’unique, de l’incorruptible argent, substance des substances en laquelle tout se fond et se confond.

La peur et l’envie, voilà à peu près tout ce qui reste, et anime les moines des banlieues - et anime aussi ceux qui s’indignent de leurs comportements. Ou plutôt : il leur reste çà et là quelques scories de dignité, de lucidité que n’ont pas réussi à arracher les grands prêtres et les sacristains artisans de la bétaillisation. Voilà pourquoi ils incendient autos, magasins et écoles, tous ces symboles d’une émancipation mensongère, purifiés à leur tour par le feu d’où tout vient et où tout retourne (cf. Héraclite d’Ephèse). Toutes ces institutions qui tiennent un double langage. La machine, d’abord, possibilité de libération qui est devenue un moyen d’asservissement. L’automobile, symbole de la contradiction contemporaine : technologie promettant (et permettant potentiellement) une certaine émancipation et consacrant par son usage mystique la destruction, la servitude et la mort. L’école ensuite, qui déclare apprendre à être libre, et qui, en fait, organisée sur le modèle industriel, s’ingénie à fabriquer des travailleurs-consommateurs soumis (cf . Ivan Illich). Les commerces, enfin, au lieu d’écouler des denrées nécessaires à la vie, affichent et vendent les symboles du prestige. Le marchand-roi (vassal-mercenaire de l’empereur-investisseur) n’est guère au service du public, de l’échange des valeurs d’usage, de la circulation et de la distribution des utilités: il tourne ceux-ci à son unique profit, ou plutôt à celui du portefeuille des actionnaires qui le paient. Il diffuse une image frelatée de la vie pour s’en assurer le monopole. Au lieu de rassasier, il rend insatiables. Sous son aspect de bon berger qui nourrit ses brebis, il transforme le troupeau en une meute d’hyènes affamées, et s’étonne que celles-ci se retournent parfois contre lui !

Il n’y a pas de « travail » pour les reclus des banlieues, et pourtant il faut continuer à consommer - et à se consumer. Il faut travailler, aussi, coûte que coûte, même dans les conditions d’un « CPE », puisque l’homme, c’est bien connu, avant d’être un consommateur, est essentiellement un travailleur. Et travailler, c’est être « employé », dernier avatar de cette servitude récurrente au cours de l’histoire. Esclavage, servage, métayage, péonage… enfin salariat. Chaque fois, on s’en croit débarrassés et chaque fois elle revient sous un nouveau visage, cette servitude chronique. On a souvent défini le salarié comme « libre propriétaire de sa force de travail se présentant sur le marché pour la vendre après libre négociation », mais personne n’est dupe de cette image idéalisée. Pour être véritablement libre, il faut être libre de la vendre ou non, sa force de travail, de ne la vendre que si on le désire vraiment, et encore, pas à n’importe qui, ni à des conditions que l’on n’a pas contribué à élaborer et que l’on n’accepte pas de bon gré. Pour être authentiquement libre dans l’éventuelle vente d’une partie de son temps et de son énergie, il faut ne pas y avoir été poussé, entraîné, forcé, contraint.

Je me permettrai de suggérer qu’étant donné les ressources dont l’humanité dispose objectivement librement - il n’y a aucune loi contraignante dans l’univers qui empêche à l’être humain de se servir ; ressources matérielles : eau, minerai, roches, végétaux, animaux… ressources énergétiques : soleil, vent, mouvement des eaux, combustibles, aliments, la matière elle-même… ressources génétiques : la biodiversité… ressources chimiques : substances minérales, substances organiques d’origine végétale ou animale tributaires de la rubrique précédente… ressources techniques : l’habileté des individus et sa perfectibilité… ressources intellectuelles : les idées, les différentes rationalités, la curiosité, la faculté de comprendre, l’inventivité, la mémoire… ressources psychologiques : l’empathie, l’introspection, l’attention, l’affectivité, la conscience… ressources philosophiques : la faculté de s’ouvrir au sens de l’existence, de mettre en question les évidences, les modes de vie, les valeurs… ressources communicationnelles : les multiples langages présents, passés et encore à inventer… ressources esthétiques : le sublime, la beauté des paysages, du cosmos, des êtres vivants, des objets, la faculté poétique, ludique, l’émotion… - l’ordre n’ayant aucune signification et ces catégories quelque peu arbitraires s’entre-pénétrant intimement ; étant donné les ressources (au moins celles-ci) dont les humains disposent, donc, est-il si déraisonnable d’envisager que tout être humain puisse être dans des conditions telles qu’il ne se trouve pas constamment dans l’_obligation_de vendre (au rabais, forcément, puisque c’est pour lui une nécessité) à autrui son temps de vie, sa force vitale, ses compétences et son habileté, en un mot : son travail ? Posons la question autrement : étant donné ces ressources réelles et étant donné le développement actuellement atteint par nos capacités (lesquelles font partie de ces ressources), n’est-il pas possible de s’arranger pour que chacun, pour que chaque communauté puisse disposer de moyens de subsistance suffisants lui garantissant une autarcie (au sens originel de faculté à se diriger soi-même), une autonomie effectives ? En d’autres termes : l’humanité est-elle mûre pour se passer de la servitude sous quelque forme que ce soit ? Si la réponse à cette question est non, il faudra la justifier en regard des conditions que j’ai tenté de poser - soit la réalité des ressources citées. Si la réponse est oui, il s’agira de voir si cela est souhaitable et, le cas échéant, de s’interroger sur la manière de faire en sorte que cela soit, et surtout de se demander : par où commencer ?

Pour ma part, je crois que cela est possible, souhaitable, et je tenterai d’indiquer quelques points d’accroche qui me semblent fiables pour approcher ce que je me permettrai de nommer une modernité enfin effective. Pour commencer, il apparaît qu’a largement cours comme dogme l’idée qu’il faut un travail (sous-entendu : être employé ; je traduis : être asservi). Ce verbe falloir a une connotation catégorique et donc morale (voir le vocabulaire de Kant). C’est que « le travail » a été érigé comme valeur morale aux époques où des classes laborieuses tentaient d’affirmer leur dignité et leur liberté face à l’arbitraire du prince, ainsi qu’aux époques plus récentes où d’autres classes, soumises aux héritiers capitalistes des premières, défendaient leur propre dignité contre l’exploitation auxquelles elles étaient soumises par ceux-ci. Une certaine attitude paternaliste des gérants de la société soi-disant moderne a également mis en avant l’incomparable valeur du travail (mais quel travail ?) pour la « socialisation » des individus. Comme si l’individu (mais quel individu ?) qui n’avait jamais travaillé (été employé, produit ou vendu quoi que ce soit) était une espèce de sauvage, d’ours mal léché ou de loup solitaire asocial, incapable d’entretenir des rapports intéressants avec ses semblables. (Le service militaire - de même que la vie (!) au front - aussi était naguère largement considéré comme un lieu privilégié de socialisation, ce n’est pas pour autant qu’on a renoncé à l’abolir chez nous sans trop de regrets.) « Travailler » passe donc pour une obligation absolue, un devoir moral. D’ailleurs, lorsqu’on fait la connaissance quelqu’un, ou que l’on rencontre une ancienne connaissance après des années, on lui demande : « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Sous-entendu : « qu’est ce que tu fais comme travail ? » Et si la réponse est : « je suis sans travail », le plus souvent « sans emploi », ou encore plus couramment - parce que l’interrogé n’ose pas répondre par les dernières propositions : « je cherche un emploi », une gêne s’installe. On considère alors le malheureux avec une condescendance désapprobatrice teintée d’une larme de pitié, assortie de traces de suspicion. A ce moment, des fulgurations se bousculent dans la tête : « le pauvre - rien à faire, c’est cette triste époque - encore une victime de la crise - pourvu qu’il trouve - mais a-t-il ses chances ? - est-il suffisamment, compétent, qualifié ? - est-il compétitif ? - le veut-il vraiment ? - a-t-il bien choisi ses études, un bon « créneau », un créneau « porteur », avec des « débouchés » ? - fait-il suffisamment d’efforts pour se « former », se « recycler », être « au courant » ? - et cherche-t-il activement ? - sait-il « se vendre » ? - a-t-il souvent des « entretiens » ? - si oui, pourquoi ne veut-on pas de lui ? - est-il « dépassé » ? - si non, fait-il suffisamment d’efforts ? - frappe-t-il aux bonnes portes ? - ou peut-être se laisse-t-il aller ? - a-t-il perdu l’espoir ? - pire : il ne veut peut-être pas travailler ! - c’est peut-être un profiteur ! (horreur suprême), un paresseux, un parasite (quelle sale bête) ! … Lorsqu’on est une femme, et qu’on a la chance d’avoir des enfants, on peut répondre : « je suis mère au foyer » - c’est un peu dépassé - ou « je m’occupe de mes enfants » - c’est un « travail », c’est vrai, dans un certain sens, c’est noble, ça a quelque chose du sacrifice, mais ce n’est quand même pas tout à fait sérieux, à notre époque (il y a des crèches, des garderies), et puis, cela ne peut pas durer. Lorsqu’un homme répond : « je suis père au foyer », on s’étonne, on sourit : c’est nouveau, cocasse, original, mais toujours pas très sérieux.

Bref, en gros : il faut travailler. Pourquoi ? Parce que c’est comme ça, tiens ! Parce que c’est la « dure réalité de la vie ». Connaît-on une autre réalité ? D’où tient-on qu’elle est si dure ? Par comparaison avec quoi ? A partir de quelle relative extériorité peut-on déclarer de telles choses ? Qu’est ce qui la rend dure ? Pourrait-elle être plus douce ? A quelles conditions ? … Ou encore : parce qu’ « il faut bien vivre » ou qu’il « faut gagner sa vie ». Quel décret stipule qu’il faille vivre ? On vit. C’est une donnée indépassable, non un devoir ou une obligation. Ensuite, la vie est-elle à gagner ? Il semble que non : la vie est donnée, c’est le point de départ, et à l’intérieur de cette vie, il se passe plein de choses, on peut faire plein de choses comme jouer, gagner, se nourrir, se vêtir, s’abriter de mille manières, coopérer, s’entraider, s’organiser, échanger, se faire employer contre salaire, etc. Quoi qu’il en soit, l’injonction reste, implicite, cachée dans les recoins de nos menues actions et réactions quotidiennes, dogmatique, impérative : il faut travailler. Comme il faut consommer. Comme il faut que l’économie « marche », c’est-à-dire que le plus de marchandises possible et de services soient vendus, que l’argent circule le plus possible, le plus librement possible et génère le plus de profit possible, c’est là la condition du « Wealth of the Nation » (vieille expression du XVIIIe siècle) qui est encore largement assimilé au bien et au bonheur.

Travail, misère et mutilation

Notre moine encapuchonné des banlieues l’a bien intégré, ce dogme (cf. Paul Lafargue - gendre de K. Marx - Le droit à la paresse), et le répète comme une litanie lorsqu’on lui fait l’honneur de quelques secondes de chaire télévisée. Le hic, c’est que personne n’en veut de sa force de travail de second choix. Tout patron, en bon capitaliste, préfère acheter des machines infiniment plus fiables, moins sujettes à la fatigue, à la paresse, à la révolte, et engager les experts qui seront capables de les faire fonctionner à plein rendement. Le professionnel de la production a qui le capital a été confié ne poursuit qu’un but : augmenter la productivité, diminuer les frais et l’incertitude pour créer le plus de plus-value possible. Le professionnel de la vente, lui, est largement payé pour vendre le plus possible des produits du premier, le plus cher possible, le plus souvent possible et le plus longtemps possible à n’importe qui, quel que soit l’origine de son pouvoir d’achat. Le capital-industriel-marchand n’a plus que faire du travail des masses de moines-mendiants des banlieues. Ceux-ci encombrent encore trop des chaînes de productions dépassées, conservées par l’action freinante des syndicats et autres conventions collectives. Le capital profite au contraire plusieurs fois du non-travail de ces prétendus « exclus » : d’un côté ils n’encombrent plus ses ateliers désormais dévolus aux machines, d’un autre côté ce non-travail crée une concurrence effrénée sur le « marché de l’emploi » qui permet à l’employeur d’avoir toute latitude pour choisir ses collaborateurs, se les inféoder, les épuiser, puis les renouveler. Par ailleurs, toute cette pression, ainsi que ces masses déprimées constituent par leur vulnérabilité un débouché inépuisable pour des marchandises pseudo-thérapeutiques ou de divertissement, les plus rentables, pourvu que ces masses aient un « revenu ».
Et qui a pour rôle d’assurer ce revenu ? L’Etat-providence, pardi ! Celui-ci a repris à son compte le rôle qui était jadis dévolu à la « Nature » (un avatar de Dieu), de pourvoir à la subsistance de ses enfants. Les allocataires sociaux (c’est ainsi qu’on nomme les enfants débiles de la Nation) reçoivent leur « pain quotidien » - en fait des jetons pour faire leur tour sur les manèges de la grande foire à la consommation - dans une relation d’aide, d’ « assistance » qui est plus que jamais une mise en scène de la dramaturgie pluri-millénaire du destin, de la déchéance, de la grâce, de l’élection et de la damnation, du rachat et du salut. L’Etat, à travers ses institutions et ses fonctionnaires, traite ses enfants comme on n’ose presque plus traiter les enfants : « si je te nourris aujourd’hui, c’est pour que tu puisses me vénérer, et c’est parce qu’à cause de la corruption de la matière, tu es mineur, mais il te faudra travailler désormais pour mériter ta subsistance et racheter ta nature pécheresse, et tu seras finalement jugé selon ton comportement. » L’Etat finance les déchets de la société pour autant qu’ils jouent leur rôle de victimes dans un premier temps, mettant en scène la misère de ce bas monde - afin que tous éprouvent que cette réalité est bien dure -, puis de fils prodigues dans un deuxième temps, revenant à la maison du Père, servant ainsi de faire-valoir à celui-ci dans son propre rôle de voie unique du salut. Il leur donne une part du gâteau, afin qu’ils puissent participer à la liturgie, au rite sacrificiel de la consommation qui, à travers les images (de marques) pieuses, célèbre l’argent-substance-de-tout et la béatitude que confère l’extase mystique de la fusion de l’homme avec le capital. Les couloirs des CPAS et les files du chômage sont pleins d’égarés en baskets et casquettes N- et sacoches L- V-.

Et d’où provient l’argent de ces « allocations » ? De prélèvements sur la plus-value du capital ainsi que de cotisations de « solidarité » imposées aux enfants non-débiles, les enfants sages - ceux qui travaillent - requis à ramasser leurs petits frères et petites sœurs plus faibles qui ont trébuché sur la dure réalité de la vie. Le système s’auto-entretient : le capital concède (non sans grimacer) une modique contribution pour ouvrir des débouchés dont il tirera par après un profit énorme; les enfants sages se confortent dans la bienséance de leur mode de vie d’honnêtes travailleurs-consommateurs en se repaissant du spectacle de la misère des autres, et se persuadent de leur vertu en s’éprouvant créditeurs, véhicules d’une grâce dont ils s’espèrent également quelque part légitimes et méritants bénéficiaires. La boucle est bouclée, mais où s’alimente-t-elle en premier ressort, où se situe son point d’attache, la tension originelle qui lui imprime son dynamisme ? Au cœur de l’individu démembré. C’est au sein de l’existence de celui que l’on nomme « exclu » pour mieux l’inclure, pour mieux masquer que c’est de son écartèlement que le système tire son ressort, c’est au tréfonds de l’individu déchiré par son état d’éternel débiteur d’une dette qu’il n’a jamais contractée que se situe l’impulsion de la roue du moulin qui le broie en retour. C’est au cœur de l’individu mutilé de la plupart de ses facultés pour le rendre dépendant, peureux et envieux. C’est au cœur de l’individu écartelé entre une promesse de vie, de liberté, de jouissance et d’abondance et sa soi-disant réalisation par la destruction lente et l’asservissement. C’est en l’individu dont la révolte est à chaque fois détournée, esquivée, récupérée, retournée contre lui-même. Tiens, cette situation m’évoque cet épisode absurde de Tintin dans Le Lotus Bleu où ce chinois fou prétend citer le sage Lao-Tseu en déclarant que notre protagoniste doit « trouver la voie », mais qu’au préalable, il devra avoir la tête tranchée ! C’est à peu près le discours auquel l’individu humain sensible est soumis : il faut trouver la voie, elle est trouvable, proche, disponible, mais tout d’abord, nous devons vous couper la tête. Allez-y : tendez la nuque à la hache du bourreau fou qui en même temps est votre guide, après, vous trouverez la voie. Une certaine dramaturgie chrétienne qui a dominé notre histoire pendant des siècle ne tenait pas un discours tellement différent : la voie du salut, c’est par ici, mais pour y arriver, vous devez laisser votre tête, votre corps et toute cette vie terrestre qui n’en vaut guère la peine au vestiaire avant d’enfin vivre authentiquement. La bi-partition du monde en ici-bas et au-delà a donné le change, masquant l’absurdité de cette injonction. C’est probablement ainsi qu’opèrent les recruteurs des kamikazes qui animent si tristement l’actualité : « on te promet le paradis, la béatitude éternelle dans la vérité divine, seulement, tu dois juste auparavant te faire exploser sur la place publique. » C’est le même procédé qu’emploient les commerciaux : « vous n’avez aucun effort à fournir, ce produit va vous apporter le bonheur, la liberté et la considération, il est la solution à vos problèmes. Ceci, ceci et encore ceci est gratuit. » Puis en tout petit : « vous devez juste verser la toute petite somme de… » ou « apposer une petite signature ici…mais cela n’est rien du tout.» Tout l’art rhétorique consistant à faire passer ce qui est une véritable décapitation, soit l’ablation d’un organe essentiel, comme un détail insignifiant.

Le bonheur conditionné par une mutilation ne peut être du bonheur authentique : voilà ma suggestion. C’est du bonheur frelaté. « Par ici, le bonheur assuré, vous devez juste trouver du travail, vous vendre à un patron, ou bien vous arranger pour vendre n’importe quoi, quitte à tromper ; vous devez juste aliéner une grande partie de votre temps, de votre attention, de vos préoccupations, de vos efforts, les soumettre à une volonté étrangère, puis vous laisser tromper vous-même lorsque vous achèterez à votre tour. » L’ablation de la tête n’a jamais fait trouver la voie à personne. Pour être heureux, pour être un humain, il faut être entier. Voilà peut-être où se trouve le site de la misère contemporaine. Non pas, comme le show médiatique, après le show ecclésiastique, essaie de nous le faire croire pour masquer la réalité, chez ces « pauvres », ces « exclus », ces « sous-développés ». L’injustice ne se situe pas tant dans un de ces fameux « fossés » qui se creuseraient entre riches et pauvres, entre Nord et Sud, entre blancs et « de couleurs », entre scolarisés et analphabètes. Cette dernière description dramatique participe d’une extériorisation fictive de la misère, de sa mise à distance, sa mise en récit, sa mise en spectacle - il y a des professionnels de cela, à tous nos carrefours, des « pauvres » professionnels dont cette mise en scène est le « gagne-pain ». Non : la misère est en nous, dans notre déchirement individuel. Le plus pauvre des Bengalis n’est pas plus miséreux que le plus riche des New-Yorkais. La misère se manifeste simplement différemment chez l’un et l’autre. Car l’issue est partout la même : la mort atroce… que l’on meure de faim ou de trop manger, écrasé par la foule ou de solitude, d’une balle tirée par un soldat ou tirée par soi-même, sous les bombes ou d’overdose dans des coussins moelleux, que l’on meure en voulant vivre ou en ne voulant plus vivre. La misère n’est jamais plus ailleurs qu’ici. Si elle paraît là-bas, comme nous sommes dans le même monde où tout est lié (rien que du fait que l’on aperçoive cette misère qui paraît lointaine), c’est qu’elle est quelque part ici. Lorsque nous regardons en soupant le spectacle de la misère au journal télévisé, ce spectacle ne devrait pas nous détourner du véritable lieu de la misère : cette salle à manger même où se situe précisément le déchirement, entre les promesses du souper et le spectacle qui l’accompagne. Or le spectacle des noirs-qui-crèvent-de-faim-à-l’autre-bout-du-monde a tendance (c’est peut-être une de ses fonctions) à nous occulter la misère qui transpire à chacun de nos pas, la misère installée au cœur de nos foyers, dans nos petits gestes, dans nos assiettes, dans nos murs, dans nos pantoufles. C’est la même, prise par un autre bout. Et fait partie de cette misère l’occultation de la première par le spectacle de la misère aux antipodes. L’humain-qui-soupe-tranquillement-devant-le-JT est tout aussi misérable que l’humain-qui-n’a-pas-à-souper-montré-au-JT. Ils participent tous deux à la même misère mondialisée. Et il ne sert à rien d’envoyer des vivres et des médecins si on ne fait rien contre la misère des pantoufles. Misère physique d’un côté, morale de l’autre, dira-t-on. Peu importe, puisque la misère quelle qu’elle soit mène toujours à la même issue : la mutilation, la souffrance et la mort. L’homme affamé de la télé est mutilé parce qu’il n’a pas accès aux ressource minimales pour sa subsistance - ressources qui existent -, l’homme gavé dans la salle à manger est mutilé parce qu’il évolue dans un monde sur lequel il ne se sent pas de prise, il est mutilé d’une partie importante de son humanité, puisqu’il est obligé de tolérer - à cause de la distance - le spectacle de la faim du premier homme, spectacle qui ne peut lui couper l’appétit. Il est mutilé puisqu’il va probablement continuer à vivre comme si de rien n’était. Non seulement on lui a ôté la tête pour penser, mais en plus le cœur pour s’émouvoir et les mains pour secourir. En fait, c’est peut-être lui le plus mutilé, le plus miséreux. Cet homme, c’est nous.

Ecole, loisir et divertissement

Il faut aller à l’école, puis/pour avoir un travail… il faut d’abord se couper la tête pour avoir accès à la voie du bonheur (la participation au capital). Et si on refusait, si on disait : non, je refuse qu’on me coupe la tête, ou tout autre membre, j’en ai besoin pour vivre, je peux trouver la voie, ma voie, sans cela ? Autant le travail (pénible, asservissant et méthodique) a été élevé comme valeur morale à l’époque dite moderne - avec comme apothéose cette tristement célèbre enseigne, tout aussi absurde que notre chinois fou, au-dessus de l’entrée du camp de la mort, cette usine à déchiqueter l’humain : « Arbeit macht frei » ; autant il était vraisemblablement méprisé à l’époque antique. Le travail était alors plutôt l’apanage des hommes non-libres, des esclaves. La vie valorisée, réservée à une élite de privilégiés « libres », était une vie de « loisir ». On peut voir dans le mot loisir à la fois le latin licere qui renvoie à la liberté de déterminer soi-même sa vie (avoir toute licence pour…) et le latin otium (donnant en français oisif, oisiveté) qui désigne l’état de celui qui a la chance de n’avoir pas à s’occuper des « affaires » (nec-otium > négoce) pour assurer sa subsistance - dans les faits, celui qui est suffisamment fortuné pour avoir des esclaves et des intendants qui font marcher sa maison, ou celui qui est entretenu. L’équivalent grec de otium est scholè, qui donnera en français : « école » ! Ainsi le sens de notre mot école s’origine dans le concept de loisir ! Comment en est-on arrivé là ? Un autre terme latin lié aux précédents peut nous éclairer : studium, qui donnera notre « étude ». Il renvoie bien sûr à l’étude mais surtout et avant tout, ce qui est plus intéressant, au goût, à la passion. L’étude est dans ce contexte l’activité à laquelle on s’adonne par goût personnel, par passion, une sorte de hobby accaparant. Et qui peut ainsi s’adonner à sa passion ? Celui qui bénéficie d’un état de loisir, d’ « oisiveté », celui qui a sa subsistance assurée par ailleurs, et qui peut consacrer son temps à cette activité purement gratuite qu’est l’étude, ou plus particulièrement la philosophie au sens large, c’est-à-dire l’observation gratuite du monde, de la nature, des hommes et de leurs productions pour essayer tout simplement de comprendre, puis éventuellement d’inventer. Ces chercheurs oisifs se réunirent en « écoles » pour échanger, stimuler leur recherche, l’enrichir de différents points de vue, conserver et transmettre leurs résultats, etc. On comprend en quoi l’ « école obligatoire » est en quelque sorte une contradiction dans les termes (comme de la « neige noire »), l’école correspondant originellement à l’état dans lequel on se trouve lorsqu’on est libéré d’obligations.

Où en sommes-nous ? « Loisir » n’évoque plus guère ni un état, ni un mode de vie, mais bien un temps, situé hors du temps de travail et qui est le temps le plus rentable de la consommation - la « consommation » de simple subsistance ou de « reproduction de la force de travail » étant vite « consommée ». Etant donné qu’il est massivement investi par les produits de consommation et ceux qui s’efforcent de les vendre, ce temps de « loisir » n’a plus grand-chose de « libre ». Si notre société est dite « de loisir », c’est qu’elle s’appuie sur ce temps « libéré » par rapport au temps de travail, libéré pour l’achat et la consommation obligées, pour écouler ses produits surabondants et superflus et donc « générer du profit ». Si l’augmentation du « temps de loisir » - jadis consacré au culte - s’est avérée une opération si rentable, si elle ouvre un marché si large, c’est qu’elle assimile « loisir » à « divertissement ». J’entends divertissement au sens admirablement éclairé par Blaise Pascal dans ses Pensées : il s’agit du fait de se détourner de soi, de sa réalité, de détourner son attention de sa condition, de son existence. On pourrait rapprocher cette notion d’une autre, très dans le vent : l’évasion. Voilà une des grandes préoccupations de nos contemporains : « s’évader ». Combien de choses ne fais-je pas parce que « cela m’évade », « je ne pense plus à rien », « cela me distrait » ? S’évader… mais de quelle prison ? Si l’on se divertit, c’est pour se détourner d’une réalité ressentie comme pénible, morose, c’est pour tenter d’oublier, de dénier, d’escamoter cette condition d’être démembré, aliéné. Et comme notre condition est incontournable, vu qu’on ne peut pas véritablement se détacher de soi-même, le mouvement du divertissement est toujours à recommencer, et doit être toujours plus puissant pour contrer cette force centripète. Il fournit donc un marché illimité à tous accessoires promettant de nous détourner un temps de notre réalité qui nous semble si dure. C’est que tout est fait pour que nous la percevions ainsi. Le discours dominant, relayé par les conversations quotidiennes, ne cesse de marteler que « c’est la crise », « la vie est dure », « le temps est maussade », « le monde va mal », « les gens ( !) sont méchants », « tout est pourri », « l’époque est triste », etc. (J’espère que mes présents propos ne sont pas assimilables à de telles complaintes.) Bref, l’industrie du divertissement, à laquelle les média prennent grande part, a tout intérêt à entretenir cette image de la réalité. La langue liturgique de notre époque dit :entertainment, mais entretien de quoi ou de qui, au juste ?

Le loisir-scholè antique première version, qui fut le terreau de la philosophie, est l’inverse du divertissement. Il suggère au contraire que le travail pénible aliénant détourne l’homme de lui-même et de la « vérité », de l’a-lètheia, du dé-voilement, le divertit de son authentique nature de contemplateur de l’univers et de l’existence. Gnôthi seauton ! Connais-toi toi-même ! Tel fut le célèbre slogan socratique, repris au culte delphique, le culte de la clairvoyance, et qui invitait ses contemporains à se détourner de leurs préoccupations quotidiennes et à retourner un regard neuf vers leur propre personne, afin d’explorer leur condition en toute authenticité. Qui sommes-nous ? Que sommes-nous en train de faire là ? Que pouvons-nous être ? Telles sont les questions qui occupaient les loisirs « studieux » de ces « amis de la sagesse », ces passionnés de la connaissance. Maintenant, peut-on envisager, espérer, souhaiter un retour (en masse ?) à cette forme de loisir ? Sommes-nous en droit de caresser l’espoir de pouvoir nous libérer de notre dispersion dans les choses, dans les « affaires », afin de rassembler nos membres épars pour reconstruire un être humain « entier ». Serait-il possible d’être libérés de toutes nos peurs : peur du lendemain, de ne pas trouver d’emploi, de perdre le sien, de perdre ses clients, peur de l’autre, de l’étranger, du concurrent, peur d’être dépassé, de rester en arrière, peur de perdre, de ne pas « assurer », peur de déplaire, d’être exclu… Serait-il possible d’être libérés de notre asservissement à nos envies pour pouvoir reconstituer un être complet qui, à côté de ses peurs et de ses envies bien légitimes, possède en outre une véritable inventivité, une confiance, une sérénité, une énergie, une intelligence, une ouverture, une sympathie, un courage, une insouciance, une générosité, etc., etc. ? Notre société est-elle capable de devenir une société du loisir au sens où elle permettrait à ses membres qui le désireraient de s’affranchir des « affaires » pour s’adonner librement à une étude désintéressée, ou à toute autre passion féconde ?

Paresse

Que pourrait désirer véritablement notre moine vociférant, notre anachorète social en loisir « forcé » (autre nom du « chômage »), si ce n’est tout simplement une restauration de sa dignité d’homme entier. Pour survivre dans sa banlieue, avec ses copains, il s’est sans doute bricolé une culture de subsistance, avec les lambeaux de créativité, de désir de vivre, de soif de justice, de vie sociale, etc. qu’il a pu arracher au moulin qui le broie quotidiennement. Peut-être fait-il un peu de musique avec ses potes, de cette fameuse poésie Hip-hop, des graffitis, de la danse ? Pourquoi son état irrémédiable de « sans-emploi » - « étranger » de surcroît - et stigmatisé comme tel ne se transformerait-il pas en une authentique vie de loisir - privilège que la modernité avait explicitement promis à l’humanité, rappelons-le - où pourrait librement s’épanouir sa créativité ? C’est la porte ouverte à la paresse ! L’oisiveté mène au vice !, s’écrieront d’aucuns. Quelle anthropologie partagez-vous là ?, rétorquerais-je. Quelle image de l’homme véhiculez-vous ? Croyez-vous vraiment que c’est la sûreté, la confiance au lendemain, la jouissance de la générosité de la vie, l’abondance, la suffisance, l’innocence, la détente qui rendent l’homme mauvais (par nature), qui suscitent la violence, la haine, la jalousie, l’envie ? J’aurais plutôt tendance à dire que c’est la rareté, la culpabilisation et la pression. Pensez-vous réellement que l’être humain, s’il n’a pas à se préoccuper expressément de sa simple subsistance ou de répondre à une injonction pressante de son environnement ou de ses semblables, a une tendance naturelle soit à la destruction, soit au gâchis de ses merveilleuses facultés ?
Pour ma part, je crois que si paresse il y a, c’est parce que l’individus est écartelé, qu’il est plongé dans une situation où la sauvegarde de son intégralité lui interdit de bouger dans quelque direction que se soit. Je ne pense pas que la paresse soit un signe de la nature profondément pécheresse de l’homme, de sa lourdeur due à sa matérialité corruptrice, ou de sa mauvaise volonté à s’acquitter de cette dette originelle qu’il n’a jamais contractée, comme nous le conte la dramaturgie ambiante. Renvoyant encore une fois à l’étymologie du mot, je considèrerai la paresse non pas comme un abandon de l’individu à ce qui serait sa pente vers la déchéance, mais comme une forme de résistance, une forme quasi-inconsciente d’objection de conscience. Comme l’inénarrable Bartleby éponyme de l’excellente nouvelle (dont je ne puis que conseiller la lecture) de Herman Melville (un bourlingueur social intéressant), le paresseux dit par son inertie quelque chose comme : « I would prefer not to ». Il se permet de préférer… s’abstenir. Dans le doute, abstiens-toi. Le paresseux est un douteur, il pose le geste fort du doute, et c’est pourquoi c’est un personnage fécond : il met en relief, crée de la distance, de la perspective. Même si son geste est à première vue foncièrement négatif, il invite à reconsidérer positivement les choses. Il est un signal d’alarme, le signe que quelque chose ne tourne pas nécessairement rond. En fumant, il signale qu’il doit y avoir un feu quelque part. Placé dans une situation impossible à tenir, absurde, le paresseux refuse de suivre le troupeau - ce qui serait, je crois, la véritable pente (vu que le troupeau va notoirement au précipice). Lorsque la poussée est trop forte, il se laisse tomber de tout son poids et fait le mort, pour ne pas être emporté. Il s’accroche au sol, à un rocher ou à une branche pour ne pas être avalé par le courant. Il ne fait pas « rien » : il refuse de faire ce qu’il estime, dans un sursaut de clairvoyance ou de dignité, ne pas devoir faire. Il refuse de marcher avec les autres, d’entrer dans la danse. Au lieu de courir avec les autres après un temps fictif, il s’arrête pour laisser passer le temps réel et contempler son cours. La paresse est féconde : elle recentre l’homme sur lui-même, le remembre, le réintègre, et c’est pour cela qu’elle dérange. Elle manifeste leur propre déchirement à ceux qui préfèrent abandonner leurs membres en se laissant emporter par le courant. Cet être intègre, bien qu’inerte, les nargue par sa simple présence. Il est une insulte à leur propre dislocation qu’ils percevaient comme un sacrifice noble et salutaire, un acte sacré. Lui, l’immobile, il leur démontre leur propre absurdité, l’ineptie de cette danse qui les désarticule et consacre leur fusion au flot turbulent qui court à l’abîme. La paresse, elle, est salutaire : caillou récalcitrant, chaque paresseux est un embryon de digue qui ralentit le courant furieux emporté par son propre poids. Même si, isolé, il crée des turbulences autour de lui, il est la promesse d’eaux plus calmes, endiguées, canalisées dans le futur. Il est le signe que le flux n’est pas tout, qu’il y a un sol dessous, un fond, du solide. Il rend le mouvement dominant suspect, montre qu’il y a peut-être autre chose…

Loisir studieux, jouissance gratuite et profit

Posons la question abruptement : notre civilisation n’est-elle pas en mesure, étant donné son niveau de « développement » qu’elle a tant clamé sur tous les toits du monde, d’assurer à tous ses membres qui le désirent une vie de loisir studieux au sens large , c’est-à-dire occupé par des activités selon leur goût, l’épanouissement de leurs facultés ? « Quoi, payer des profiteurs ? », entend-on au fond de la salle. Et qui paie-t-on actuellement de bon gré, sinon d’authentiques profiteurs, partout où l’objectif est explicitement le profit? (Je préfère réserver, du moins dans le cadre de cette discussion - car j’attends bel et bien que ce modeste billet d’humeur donne lieu à une authentique discussion -, l’usage du verbe « profiter » à la désignation de l’action de « faire du profit », le terme pro-fit dénotant fort opportunément quelque chose qui est fait par-devant, en surplus, outre, voire en priorité par rapport à…, aux dépens de…, contrairement à « profiter d’un après-midi d’été ».) Qui d’autre que l’actionnaire capitaliste peut être le véritable profiteur ? Il profite de tout : de l’appropriation arbitraire des ressources naturelles, de la vulnérabilité humaine, des guerres, de la faim, de la soif de pouvoir des uns, de la soumission des autres, de la peur, de la défiance, de la convoitise, mais aussi du génie, des talents, des trouvailles, des connaissances qu’il s’approprie à son unique profit. Il se bâtit un empire de papier indifféremment à la souffrance des autres. Celui que l’on désignait tout à l’heure comme le profiteur, je l’appellerai plutôt jouisseur, c’est le simple humain qui ne demande qu’à jouir de la vie, à avoir sa part du gâteau de la vie qui fondamentalement se donne, gâteau que le profiteur a détourné, s’est approprié en vue du profit en déclarant que la vie se gagne. L’un et l’autre - c’est peut-être ce qui les rapproche - ne sont pas dupes : ils savent bien tous deux que la vie est donnée, avec tout ce qu’elle comporte. Le profiteur, lui, en « a profité », il est passé le premier et a tout pris, ou presque. Le jouisseur, frustré de sa part, ne fait que réclamer celle-ci. Encore une chose qui les rapproche : l’un et l’autre ne travaillent pas, ou le moins possible. Le profiteur s’est débrouillé pour s’approprier le travail des autres, le jouisseur refuse que le profiteur fasse main basse sur le peu qui lui reste de sa part à la vie: sa force de travail. C’est bien un authentique paresseux. Entre les deux, il y a toute la masse des laborieux, de ceux qui sont persuadés qu’il faut « gagner » sa vie, qui croient que c’est en se mettant au service du profiteur (qu’ils prennent pour quelqu’un de sérieux et de puissant) qu’ils y arriveront, et qui détournent leur haine du profiteur sur le jouisseur, qu’ils oublient d’être authentiquement eux-mêmes. Et le profiteur se fait passer à leurs yeux pour un simple jouisseur somme toute assez bonhomme, un fêtard amateur de belles villas au soleil, de bateaux, de grosses voitures - qui a finalement « bien raison d’en profiter »-, et qu’ils singeront dès qu’ils le pourront. Si le profiteur ne faisait pas preuve de cette pseudo-jouissance ostentatoire (entendez : «ne profitait pas» comme on l’entend couramment) et menait la vie ascétique qui en définitive siérait à un capitalisme radical, peut-être que son fond mystique apparaîtrait au grand jour, qu’il serait démasqué par le ridicule de sa manie, révélant l’essence auto-référentielle du profit. Mais il ne faut pas oublier que le profit arraché au labeur et à la consommation des masses est infiniment plus grand que ce qui peut s’en dépenser dans ce luxe. Ce profit s’élève à des sommes « in(dé)pensables », d’où l’expression pleine de naïveté: « ces gens ne savent plus quoi faire de leur fric ». Au contraire, ils savent très bien quoi faire : ce « fric » n’est pas là pour qu’on en « fasse quelque chose », il est destiné à être réinvesti pour en faire encore et encore plus. Seule une portion minime en est dépensée pour donner le change, et détourner l’attention de la logique de ce mouvement auto-renforcé, afin qu’il puisse se poursuivre indéfiniment.

Nos pays voient débarquer depuis plusieurs décennies des foules de véritables candidats-jouisseurs venant réclamer la part à la vie dont ils ont été frustrés chez eux par quelques authentiques profiteurs venus de par chez nous. Mais ces profiteurs ont eu bien soin de se faire oublier (c’est là tout l’art du profiteur) et seule reste la haine, la haine du profiteur, que les braves gens plaquent sur la figure du jouisseur. Ce jouisseur qui fait insulte à la morale laborieuse des braves gens, le gestionnaire de la société l’a parfois parqué en banlieue pour qu’il se fasse oublier. Il est dangereux : il pourrait rappeler aux braves gens qu’eux aussi ont leur part à prendre du gâteau de la vie, qu’eux aussi pourrait faire acte de paresse, mais surtout, il pourrait leur rappeler qu’eux aussi, ils ont été frustrés, abusés, eux qui se croient libres parce que méritants. Ce qui me dérange fondamentalement chez cet étranger, ce chômeur, cet allocataire social, moi qui suis « comme il faut », ce n’est en fait pas tant qu’il ose réclamer ce qui ne lui est pas dû, ce qu’il n’a pas mérité et qui m’est dû à moi, que j’ai mérité par mon travail. C’est plutôt qu’au fond, je sais très bien que ce qu’il réclame, c’est ce à quoi j’ai moi-même renoncé par aveuglement. Je dis et je crois que ce « profiteur », et surtout cet étranger-profiteur, est dangereux pour moi parce qu’il envie mes biens - vieux thème paléolithique. Mais au fond, c’est moi qui l’envie. Il est dangereux pour moi parce qu’il met en question mon mode de vie, les croyances sur lesquelles mon action quotidienne repose. Il démasque les ficelles de ma propre exploitation. Il est un miroir pour moi : il me renvoie ma propre image, en infiniment plus clair, comme être dupé, aliéné. Il surgit à nos frontières, comme le joker du jeu du profit dont le dessous des cartes ne nous était pas visible. Avec son arrivée, tout le jeu du profiteur s’abat sur la table, son château de cartes s’écroule et je m’aperçois que le valet, c’était moi. Ce que je me prends en pleine figure, avec l’arrivée à ma porte de cet étranger, la présence à ma table de ce chômeur, c’est ma propre condition de dindon de la farce, et c’est pour cela que je tourne vers lui toute ma rage, parce qu’il est là, devant moi, et qu’en plus, il a ce petit air suffisant qui m’insupporte - un air de profiteur sûrement - et en même temps, déjà ce je-ne-sais-quoi de victime. C’est trop injuste : c’est moi, la victime ! … Mais le vrai profiteur sans visage, lui, a eu bien le temps de se défiler…

Après cette mise au point sur le « profit » - en bon détective, il faut toujours se demander à qui profite, en dernier ressort, le crime, et plus largement la situation, si l’on veut trouver le vrai profiteur-responsable -, reposons la question autrement : n’est-il pas temps de reconnaître à chacun sa dignité de jouisseur ? N’est-il pas temps d’accepter que chacun puisse jouir de la vie en tant que don gratuit, sans condition, sans se sentir obligé de la gagner dans un Luna Park rutilant, sous une forme frelatée ? Ne peut-on pas rendre à chacun son « dû », non plus en fonction d’un « mérite », mais tout bonnement en fonction de sa pure et simple existence ? N’est-il pas temps de sortir de la dramaturgie de l’Eden perdu et de la chute, de cesser d’imposer une dramaturgie particulière à l’ensemble des habitants de la terre ? Ne peut-on rendre à chacun, à chaque communauté la terre telle qu’elle est, et non telle qu’elle est phantasmée. Même si le monde dit « naturel » est plein de périls, le génie humain, ressource gratuite, d’emblée partagée, surabondante et inépuisable, avec toutes ses sciences, ses techniques, ses sensibilités, son inventivité, sa débrouillardise, ne contient-il pas en germe le véritable Eden, la terre non seulement promise, mais donnée, due par l’existence. Qu’est-ce qu’un jardin sinon le monde disponible tout simplement aménagé par l’homme et ses facultés ? Dieu, s’il existe, n’est manifestement pas un paisible jardinier. S’il a créé l’univers, il possède des goûts plutôt « hardcore ». Il a créé une « Nature » sublime, grandiose certes, mais violente, pleine de cataclysmes et indifférente à la souffrance, à la mort, à la destruction. Seul l’homme, sur son îlot de verdure privilégié au beau milieu de cet impitoyable tumulte, conçoit des notions telles que la cruauté, la misère, la valeur et aspire éventuellement à la paix et au calme. Le monde n’a jamais été un jardin (sauf peut-être très localement), tout au plus - et c’est déjà beaucoup - fournit-il le matériau de possibles jardins encore à aménager. N’est-il pas temps de faire advenir ces jardins, tant que le matériau en est encore disponible, et tant que nous en avons encore les plans et le désir en tête ? Chaque humain est un Créateur, un jardinier en puissance, encore faut-il lui laisser le terrain et les semences, largement disponibles, pour qu’il puisse exercer son art. Bien sûr, tout jardinier potentiel peut renoncer à cet exercice, il peut céder ou revendre sa part de sol à un autre jardinier plus inspiré, ou la laisser à la vie sauvage pour s’adonner au commerce, par exemple, ou à l’art, ou, pourquoi pas, à la production d’outils de jardinage. Mais aucun individu ou groupe ne devrait, à mon sens, jouer de culot sur la peur (de perdre sa part à la vie) et l’envie des autres pour, montant sur une caisse, déclarer tapageusement à la cantonade que la terre et les semences sont rares, que c’est lui qui les possède et que si l’on en veut sa part, il faudra travailler pour lui afin de la gagner. Les grands jouent souvent ainsi avec les petits. Avant de leur donner leur bonbon ou leur ballon, ils le brandissent à bout de bras au-dessus de leur tête, faisant sautiller d’impatience le petit lésé, ou s’en font entre eux quelques « passes », et le petit de courir désespérément de gauche et de droite. Mais toujours, ils finissent par donner. Ce petit jeu tendrement cruel n’a pour effet que d’affirmer la prétendue supériorité des soi-disant grands et d’attiser chez le « petit » l’envie et de l’objet, et de leur ressembler au plus vite. Dans le jeu plus franchement cruel du profit, le « grand » - qui n’est en fait souvent que le plus malin qui a réussi à convaincre d’autres de le laisser monter sur leurs épaules - ne brandit qu’une image, une icône rutilante de l’objet désiré pour détourner l’attention de ses ouailles des multiples ballons et bonbons qui traînent dans les coins sombres de la cour de récréation et des cartables…

Revenu d’existence, allocation de chômage et petite anthropologie existentielle

Ces quelques suggestions recoupent largement les réflexions menées depuis de nombreuses années dans divers cercles intellectuels, philosophiques et politiques à propos de la mise en œuvre éventuelle à l’échelle de la société d’un « revenu d’existence », d’une « allocation universelle », d’un « basic income » (voir ces mots)… Quoique ces termes recouvrent des idées souvent fort variées, il me semble qu’une constante de ces différentes démarches consiste à dissocier l’assurance des moyens de subsistance, voire de la participation à la richesse sociale, de l’obligation de prester quelque service que ce soit. Les systèmes envisagés entendent apporter ainsi un remède à la fois à la complexité (et donc au coût) de mise en œuvre de l’actuelle structure de redistribution conditionnée de l’ « aide sociale », par ailleurs rendue incontournable par l’état de la société, et au coût en termes de culpabilisation, dévalorisation de soi, etc. que ces mêmes institutions occasionnent. Les défenseurs de ces idées estiment - souvent calculs à l’appui - que nos sociétés sont suffisamment prospères pour pouvoir assurer à tout un chacun un « revenu » de base, suffisant pour vivre, conditionné par aucune obligation - si ce n’est la citoyenneté. Il ne serait ainsi plus requis de « travailler ». Derrière ces conceptions, il est un pari : l’homme libéré du souci de sa subsistance apportera spontanément à la société une richesse humaine, sociale, relationnelle, culturelle de par les activités gratuites et créatives qu’il aura ainsi l’occasion d’exercer par pur goût. De ce fait, ceux qui choisiraient de se faire employer, ou de se lancer dans les « affaires » le feraient également totalement librement, non-contraints. Je n’entreprendrai pas ici de discuter de telles conceptions, ce qui serait tout un travail en soi, qui se fait par ailleurs. Je voulais juste signaler ce point d’entrée intéressant qui recoupe si pertinemment nos préoccupations présentes, et y renvoyer la lectrice ou le lecteur. Tout au plus m’interrogerai-je suggestivement sur l’aspect institutionnel de telles structures, sur leur pertinence participative, sur leur valeur en tant que simple étape pour sortir doucement d’une vie administrée de manière centrale, distante et outrancière. Enfin, il semble qu’il faille renvoyer aux études économétriques pour les modalités d’applications, d’articulation avec la réalité actuelle. Mais bon, l’idée et la philosophie sous-jacente - et même largement plus - sont là et ce n’est pas rien.

Quant à mon humble personne, et là vous me voyez arriver avec mes gros sabots - « Voilà où il voulait en venir, le coquin. Tous ces longs verbiages pour nous amadouer, pour nous amener ici ! » -, quant à moi, dis-je, où me situé-je concrètement, physiquement et quotidiennement dans tout cela ? Question désormais rituelle : « Et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? De quoi vis-tu ? » Eh oui : aux yeux de l’Administration - et Dieu sait si elle en a, des yeux, et pas qu’une seule paire, et pas nécessairement situés là où on s’attendrait à les trouver ! - du moins, je ne suis qu’un encombrant, un incorrigible, un irréductible et obscène « chômeur », inscrit comme « demandeur d’emploi » et heureux allocataire. L’ennui, c’est que j’estime ne pas chômer, loin de là, que je ne désire aucunement être employé par qui que ce soit et ne fais aucun « effort » dans ce sens, et que je n’ai aucune honte - si ce n’est sur un mode bénin épidermique et pathologique, séquelle de mon « éducation » sociale -, cela étant, de toucher mensuellement l’allocation de chômage. Bref, je suis un paresseux (de la vie), un profiteur (de la situation et du travail honnête des braves gens), un parasite (de la société et donc des braves gens). Je ne prétends pas, par les longues lignes qui ont précédé, convaincre qui que ce soit du contraire. Je revendique plutôt toutes ces appellations, avec les spécifications de sens que je me suis permis de leur apporter. Oui, j’espère avoir l’honneur de faire partie un jour de la noble caste des paresseux - je ne suis cependant guère encore totalement entraîné à la paresse : j’éprouve encore continuellement cet obscur besoin de tout le temps « faire quelque chose », de « bouger », d’entrer d’une façon ou d’une autre dans la ronde. Oui, je m’enorgueillis de chaque jour un peu plus « profiter » au sens de « jouir » de ma part gratuite à la vie qui m’a été confisquée. Oui, j’espère être ce parasite, cet insignifiant moustique vrombissant qui prélève une part minime des sucs vitaux d’autrui et qui néanmoins, à cette occasion, provoque le pincement qui réveille, la douleur inoffensive et salvatrice qui fait prendre conscience qu’on est vivant, voire inocule quelque virus… Un peu à la manière de cet impétueux taon que prétendait être le vieux Socrate (un de mes nombreux maîtres), lequel s’efforçait de tourmenter ses contemporains afin de les tenir en alerte par rapport à leur propre mode de vie et de pensée. Je veux être cet insecte qui suce avidement la sève de la vie là où elle se donne encore la peine de couler gratuitement.

Outre le fait d’avoir suggéré que la vie est par essence don pur (sans donataire), les philosophes dits « de l’existence » ont également bien montré que celle-ci comportait deux aspects fondamentaux. D’une part, mon existence ne s’inscrit pas sur une page blanche. En naissant, je « débarque », ou plutôt je suis débarqué dans une réalité qui n’est pas neutre, vierge, nue. Je « viens au monde » dans un certain contexte, à une certaine époque, dans un certain lieu, une société, une famille, etc. qui ont leurs caractéristiques propres. Ce sont là les conditions avec lesquelles j’aurai de toute manière « à faire », du moins dans un premier temps. Mais d’autre part, si j’arrive indéniablement à la vie en situation, j’ai également, par la suite et immédiatement, à me situer par rapport à ces conditions de départ. Chaque acte que je pose est une prise de position, originale, par rapport à l’état des choses dans lequel je suis primordialement plongé, et modifie cet état des choses en retour. Si l’environnement particulier au sein duquel j’adviens inopinément, comme « produit » de cet environnement, me conditionne effectivement dans une certaine mesure, mon irruption en son sein y apporte du nouveau. En le constituant précisément comme « environnement », ma venue à l’existence y crée une différence, une parenthèse, une bulle, un trou, une fêlure que je suis et où germeront de nouveaux possibles. Même si on ne croit pas au libre-arbitre, à la liberté, etc., l’apparition d’une nouvelle entité - et nous sommes au moins des entités - au sein d’un univers produit immanquablement une reconfiguration originale de cet univers (cf. A.-N. Whitehead).
Tout cela pour expliquer pourquoi je n’ai pas honte de « profiter du chômage » : je ne me sens aucunement responsable - ni coupable - du monde particulier dans lequel je débarque. Plus abruptement : je n’ai pas demandé à naître, et encore moins dans ce monde-ci et à cette époque-ci. Logique : pour que je puisse demander, espérer ou vouloir quoi que ce soit, et par suite pouvoir devenir responsable, coupable, etc., il faut au préalable que je sois né - sauf conceptions religieuses particulières que je ne partage pas, et que je ne peux supposer être partagées pas ceux et celles qui me lisent. L’affranchissement de la bourgeoisie par rapport au prince, la mise en place de l’industrie capitaliste et machinique, l’exploitation du prolétariat, les luttes ouvrières, l’avènement de l’Etat Providence, de la société de consommation, les révolutions technologiques… qui précédèrent ma naissance : dans tout cela je n’ai joué aucun rôle. J’hérite de ces données comme de réalités nées dans un monde sans moi et dont j’apprends a posteriori la genèse dans les livres d’histoire. Avec l’existence, je me vois doté de tout cela en bloc, comme un lot que j’aurais gagné à une tombola à laquelle je n’aurais jamais joué. Le « je » qui parle n’est que cela : un gagnant qui n’a jamais joué auparavant, qui commence tout son parcours en gagnant. En gagnant un tour sur un manège imposé, extrêmement compliqué, fait de bric et de broc et sur lequel il va pouvoir éventuellement jouer, gagner, perdre, tricher, rejouer, refuser de jouer avec ses camarades, inventer de nouveaux jeux ou de nouvelles règles, ou faire des tas d’autres choses comme se faire employer, en employer d’autres, travailler, étudier, rêvasser, bref, faire tout ce qu’il est possible de faire. Je puis même sauter du manège en marche, mais alors, je ne pourrai y remonter, et perdrai à tout jamais mon lot de tombola, perdrai à jamais « je », me perdrai à jamais, je sera(i) définitivement perdu - ce qui n’empêchera manifestement pas le manège de continuer à tourner, avec d’autres « je » à son bord…

Telle serait notre condition. Pourtant, au long de mon parcours, de mon tour de manège, je ne puis m’empêcher de considérer ce dernier, d’effectuer des remarques, des observations sur la manière dont il est fait, la façon dont il tourne, la musique qui s’y joue, les engins qu’il comporte. Apprenant petit à petit - cela fait partie des nombreuses attractions du tour - que ce moulin a une histoire, qu’il évolue, qu’il subit des modifications, qu’avant d’être soucoupes volantes, il fut limonaire et chevaux de bois, je me prends à le rêver autrement qu’il n’est, à lui trouver des imperfections, à suggérer des améliorations. Ce manège, rappelons-le, je ne suis pour rien dans sa longue construction tel qu’il est: j’ai été tout bonnement jeté dessus alors qu’il tournait déjà, aussi loin que je me souvienne. Pourtant, même s’il tourne apparemment bien tout seul, il m’est loisible de participer à son entretien - vraisemblablement, il tend à se dégrader -, à sa modification ou à sa destruction au moins partielle. Je suis bien « obligé » d’un point de vue logique (non moral, ni juridique), de l’accepter tel qu’il est au départ - à mon départ, au commencement de mon tour singulier : je ne puis revenir sur les conditions de mon advenue (ce serait revenir sur ma propre existence - or je ne puis logiquement me précéder moi-même, en tant qu’entité de ce monde, que point de vue « monadique » sur lui, etc.) Cette situation de départ est en effet en quelque sorte la matrice même de ma venue à l’existence. En revanche, une fois lâché sur le manège, je ne suis plus obligé, ni de respecter l’aménagement actuel du manège, ni même de rester à bord. Tout au plus suis-je contraint par le fait qu’il s’agit d’un manège - mais qu’est-ce qu’un manège ?- et qu’il tourne…

Cette métaphore foraine - et aussi quelque peu foireuse - a également pour but de manifester le caractère foncièrement léger, jouissif et gratuit que je crois déceler (avec d’autres) au fond de l’existence, en tout cas pour relativiser la conception dramatique que l’on a trop souvent de celle-ci. Non, dirais-je, l’existence - l’Être, le fait que « tout ça… » soit, que l’on puisse dire « il y a… » - ne peut être fondamentalement quelque chose de sérieux, de grave, d’important. C’est bien plutôt la condition, la matrice à l’intérieur de laquelle prennent place tous les « quelque chose » que nous, humains (au moins nous) pouvons éventuellement faire compter comme étant « sérieux », « graves », « importants ». Et c’est là que peuvent advenir toutes les positions morales, éthiques. Ceci précisé, je reviens à mon cas. Parmi les aménagements du monde (du carrousel) et de ces habitants, il est des institutions humaines qui ont pour but avoué de conférer une certaine qualité au séjour à bord, en fonction de certaines choses que l’on fait compter comme importantes, ainsi qu’en fonction d’une certaine conception que l’on a d’un but de la course du manège - la course d’un manège n’a guère de but, d’où mon emploi de cette image.

L’administration du chômage est un de ces aménagements, une des données qui font partie du lot dont j’ai hérité avec l’existence. Cela fait partie du don originaire livré avec mon être, du monde que j’ai gagné en naissant. Je n’y suis pour rien. Personne n’y est pour rien. Dans le cadre de cette institution, qui résulte entre autres du fait que l’on a un jour - bien avant ma naissance - fait compter comme importantes des choses comme « le travail », « le pouvoir d’achat », « le bien-être matériel », « la justice sociale », on me demande de jouer un certain jeu. On me demande de jouer le rôle du travailleur-plein-de-bonne-volonté-mais-victime-de-la-crise-de-l’emploi. Bien sûr, je pourrais « renoncer à mon droit » pour être intègre - une intégrité d’être pur qui débarque dans un monde vierge. Et quoi ? Me résoudre à « travailler » ? Bonjour l’intégrité ! Mendier ou voler ? Cela ne ferait que déplacer le problème et me ferait entrer comme acteur traditionnel dans la dramaturgie séculaire de la misère comme déchéance et du péché. Me laisser crever sur place ? Cela ne ferait guère avancer les choses et contrarierait fondamentalement ma foncière et légitime en-vie de vivre - je ne puis être à la fois intègre et mort. Non : j’ai plutôt choisi d’habiter le lieu où s’exerce la tension, la friction, afin de la faire résonner, de la rendre manifeste - ce que je m’efforce de faire à travers ces lignes maladroites. En la laissant se communiquer à ma vie, à mon corps, je donne chair à cette tension, je l’incarne pour lui permettre de s’exprimer à travers ma voix dans l’espace public. J’espère ainsi lui faire réintégrer le domaine vivant, où des vivants peuvent prendre position par rapport à elle. A travers ma nature de simple interlocuteur, je prétends ramener cette tension (qui souvent tue dans l’espace privé) à sa source : les rapports d’humain à humain et les valeurs qui s’y incarnent. J’invite ainsi celui ou celle qui n’est pas d’accord, qui trouve que je « profite » honteusement de poser un acte : me dénoncer à l’Administration. Je m’en remets également au jugement du fonctionnaire, en tant qu’humain, pour mon éventuel retrait du droit à l’allocation. L’important est, pour moi, que les choses soient manifestes et que l’on reprenne prise sur elles par des actes individuels simples.

L’anthropologie sous-jacente que je mets en œuvre dans une telle attitude serait la suivante. Largué dans l’existence, je ne demande finalement qu’à pouvoir ouvrir tous les cadeaux qu’elle me fait, qu’elle m’est. C’est-à-dire vivre pleinement cette existence, l’éprouver en tant que telle - voire en tant que manège-qui-tourne - et en jouir, laisser s’épanouir toutes les facultés dont j’ai été doué et respecter et éventuellement favoriser cette jouissance et cet épanouissement chez ceux et celles que j’éprouve comme mes semblables. Ce qui me grise aussi, c’est d’étudier le manège et ses multiples aménagements qui toujours m’étonnent. Peut-être naïvement, je considère ces divers aménagements non seulement comme des curiosités à examiner, comme des manifestations de l’existence desquelles jouir pleinement en tant que telles, comme des supports de notre propre créativité, mais aussi comme des ressources pouvant soutenir notre subsistance en vue de cette existence pleine.

En d’autres termes, je ne demande à l’existence que de tenir la promesse qu’elle m’a faite, en tant qu’existence, d’être don gratuit. Vous me direz qu’une telle conception de l’existence est elle-même historiquement et localement située (dans ma tête) et que je ne puis m’en targuer auprès d’une société qui me dépasse. Eh bien, oui, je m’en targue ! Je sais bien qu’en d’autres temps et en d’autres lieux, peut-être même en ce moment dans la pièce d’à-côté, l’existence fut et/ou est toujours considérée au moins tout aussi légitimement que mes élucubrations comme un devoir, une mission, voire une concession, ou une rétribution ou que sais-je… Très bien. Mais je répondrai : étant donné que l’existence ne se révèle et ne se suggère un sens qu’à travers les entité qui y sont sensibles - c’est-à-dire nous -, en quoi la manière selon laquelle elle se manifeste à travers mon humble personne aurait-elle moins de dignité que toute autre ? Cette fameuse « société » qui est censée me dépasser et me surpasser existe-t-elle en dehors de moi-même et de mes semblables, de leurs croyances, de leurs conceptions de l’existence et des actes qu’ils posent ? Pourquoi l’existence ou l’Être qui se manifesteraient à travers ma propre existence singulière et particulière auraient-ils moins de valeur, en tant qu’existence, qu’une autre forme de manifestation d’elle-même peut-être plus largement partagée par d’autres ? Je ne demande donc à personne de partager cette conception de l’existence comme don pur et gratuit. Mais je la manifeste, elle se pose, se propose en toute réalité à travers moi. Je ne demande pas que l’on soit d’accord avec moi là-dessus : je dis simplement que l’existence s’est promise à moi, à travers moi comme lieu de manifestation parmi tant d’autres, comme don gratuit ; je n’y puis rien. Paroles (creuses) de membre de la classe moyenne privilégiée de la fin du XXe siècle, déconnecté de la dure réalité de la vie, qui n’a jamais connu ni guerre, ni privation, ni la rareté, ni la précarité de l’existence, et ce grâce au labeur des générations précédentes ? Peut-être. Excusez-moi d’être né où je suis né et quand je suis né. Pardonnez-moi. Je suis vraiment coupable de n’avoir pas vécu à la place de mon arrière-grand-père, descendu dans la mine enfant, et seulement ressorti dans la soixantaine bien entamée ? Mais là n’est pas la question. Mon arrière-grand-père est mon arrière-grand-père et moi, je suis moi. Cela fait partie de ce que je suis de n’être pas un autre. On ne peut me le reprocher. Ce n’est pas moi qui ai malicieusement envoyé mon aïeul trimer dans le trou, afin de préparer la société prospère et confortable dans laquelle j’ai pu naître à mon aise par la suite et être grassement entretenu pour avoir le loisir vain, calé sur de moelleux coussins, d’écrire ces lignes tortueuses et trop longues. Lignes en grande partie méditées depuis sommet d’un terril exhalant encore la sueur et le sang des compagnons d’infortune de cet Arrière-grand-papa que je n’ai jamais rencontré. J’ai certes beaucoup de respect pour tous ces hommes et ces femmes qui ont survécu à grand-peine dans des conditions extrêmement difficiles, tous ces vétérans de toutes sortes qui ont « vécu ». Mais ils ne sont pas plus que quiconque responsables de la situation (difficile) dans laquelle ils se sont trouvés. Ils ne sont pas « méritants » parce qu’ils auraient choisi de naître et de vivre dans une période particulièrement difficile de l’histoire, pour prouver leur valeur et nous rendre redevables, nous indiquer l’exemple à suivre. Ils s’y sont trouvés et y ont vécu, comme ils pouvaient. Point. Toujours cette archaïque dramaturgie épique qui éprouve le besoin de mettre en scène des héros… Et s’ils ont éventuellement rêvé, espéré une vie meilleure, s’ils y ont souvent travaillé d’arrache-pied, je suppose qu’ils se réjouiraient plutôt de savoir que leurs descendants en jouissent. J’ai toujours été surpris de rencontrer plus de compréhension et d’approbation auprès de personnes assez âgées qui ont vécu à une époque plus dure sous certains aspects et qui ont « beaucoup travaillé ».

L’administration du chômage est une relique de ces contextes passés où, d’une part, l’industrie était considérée comme ce qui allait assurer la puissance de la nation, et devait donc être favorisée et, d’autre part, où le travailleur (méritant parce qu’oeuvrant à la prospérité de la nation) à la merci des inévitables tribulations de la vie macro-économique, devait en être protégé par une communauté reconnaissante. L’allocation de chômage était une véritable conquête assurant une continuité de revenu au malchanceux qui avait accidentellement perdu son emploi, en attendant qu’il en retrouve un autre - ce qui ne pouvait tarder. Il s’agissait du filin de sécurité attaché à chaque matelot pour éviter qu’il soit jeté par-dessus bord par les inévitables embardées que subit en pleine course un navire exposé à une rude concurrence. L’allocation de chômage n’est pas faite pour entretenir des gens qui ne veulent pas « travailler » (entendez : être employés, ou produire ou vendre quelque chose). Elle n’est pas un revenu d’existence, un revenu pour paresseux. En l’utilisant comme tel, je triche. Je suis un paresseux-profiteur doublé d’un fieffé tricheur.

A cela je réponds que j’estime - détrompez-moi si je m’égare - que l’on ne peut me reprocher de tricher à un jeu dans lequel j’ai été largué sans avoir rien demandé, un jeu qui a été initié bien avant ma naissance. On ne peut tricher qu’à un jeu où l’on s’est mis à jouer de son plein gré, où l’on s’est engagé à respecter les règles en toute connaissance de cause, à condition que notre existence ou ses moyens de subsistance n’y soient pas « en jeu » et soient assurés par ailleurs. Dans un jeu, on accepte de faire compter quelque chose comme important (mettre une balle dans un panier, avoir les cartes les plus hautes, ne pas tomber, aller le plus vite possible, produire telle sensation, etc.), puis on se met d’accord sur des règles dans le cadre desquelles cet événement pourra advenir : on bâtit une éthique. L’existence et la subsistance ne sont pas un jeu : ce sont les conditions de possibilité de tout jeu, le cadre à l’intérieur duquel on pourra rendre telle ou telle chose importante, jouer tel ou tel jeu. Elles n’ont d’importance que dans la mesure où elles rendent l’importance possible. On ne peut jouer avec elles, elles ne peuvent être l’en-jeu d’un jeu. On ne peut tricher qu’à un jeu, et encore : un jeu auquel on n’a pas été contraint de participer.

La circulation d’un maximum d’argent par l’intermédiaire des échanges marchands et le profit sont un jeu intéressant, certes, mais il est désormais bien connu qu’il n’assure pas le « bien-être des nations » et de leurs ressortissants, comme on l’a longtemps cru. Que jouer à cela en amuse certains, on peut aisément le concevoir, mais à partir du moment où ce jeu devient dangereux et met en péril la vie du plus grand nombre des existants en les privant même de leur subsistance, voire en se substituant aux multiples sens qu’ils pourraient trouver à leur existence, alors il dépasse ses prérogatives de jeu et il faut intervenir. L’humanité s’est « prise au jeu », le jeu a été pris au sérieux. Qu’il s’agissait d’une question de survie ? Que c’était la meilleure façon d’organiser la société, compte tenu du peu de pénétration des « Lumières » auprès des masses ? A l’époque (fin du XVIIIe s.), admettons - quoiqu’avec réserve. Mais aujourd’hui ? Ne sommes-nous pas mûrs pour inventer d’autres modes de vie, plus participatifs, créatifs, assumés ? Les « Lumières » n’ont-elles pas fait leur chemin (depuis la diligence), portées par les formidables moyens de communication dont nous disposons ? N’ont-elles pas été infiniment enrichies par le dialogue avec les autres cultures du globe ? Une manière d’organiser la société qui en est venue à atomiser les individus, les isoler les uns des autres, les uniformiser, restreindre leurs perspectives ainsi que leurs facultés et les réduire à leurs passions les plus basiques et les plus destructrices peut-elle toujours être considérée comme la meilleure ? - Il s’agit plutôt d’une organisation qui met de ce fait en péril l’idée même de « société ».

Or l’administration du chômage et tout ce qui s’ensuit participe malgré tout d’une structure basée sur de tels principes largement désuets. Elle a été mise en place à une époque où être employé était la norme et fournissait un « revenu » permettant de jouir d’une certaine aisance matérielle. Puis les machines ont diminué considérablement le nombre de « servants » humains nécessaires, provoquant le « chômage technologique ». Les progrès technologiques et les crises dues à la spéculation financière ont amené les Etats à intervenir pour assurer un pouvoir d’achat continu à des individus désormais appelés à jouer avant tout un rôle de consommateurs, afin d’absorber les produits d’une industrie qui produisait de plus en plus avec de moins en moins de main d’oeuvre. La situation est absurde, écartelée, décalée, tordue comme ces tableaux cubistes de Picasso. Ou encore : la situation de l’homme du XXe siècle est évoquée avec une clarté aveuglante dans ces fameux cartoons de Tex Avery et autres, nés en même temps que la société de consommation, et où des personnages infiniment plastiques, subissant une violence continuelle et machinique, industrielle (le symbolique coup de marteau sur la tête ou le TNT minier), sont sans cesse étirés, comprimés, déformés, désarticulés dans un monde tout de guingois. Ces innocents « dessins animés » nous parlent de notre condition, et nous aident par le rire à la subir en évacuant cette tension intolérable sur le pauvre coyote (le profiteur), le pauvre canard (symbole de la stupidité) ou autre gros-minet prédateur, victimes expiatoires de notre propre démantèlement.

Dans un tel univers brinquebalant, le « chômage » est désormais un bricolage hétéroclite accroché en guise de sparadrap, de papier collant, de sangle ou de béquille (pensons maintenant aux tableaux de Dali) à un système - qui ne mérite plus guère ce nom - en voie d’éclatement, afin de retarder ce dernier. La justification du système entier date du XVIII e siècle : c’est le commerce des marchandises, libre et abondant, qui assure la prospérité de la nation. La forme du système date du début du XIXe : l’organisation industrielle de masses de travailleurs. Ce qui le fait se fissurer apparaît au milieu du même siècle : l’automation. La justification morale du chômage date de la fin du même siècle : le soutien solidaire entre travailleurs. Sa raison inavouée, de l’entre-deux guerres, un quart de siècle plus tard : il faut que même ceux que le marché du travail ne peut absorber, absorbent les produits du travail. Tout le monde doit consommer. Mais la mentalité sous-jacente à mettre en œuvre retourne bien en arrière (jusqu’au paléolithique ?)… Nous avons là une institution écartelée, constituée de bric et de broc récupéré de plus de trois siècles (ceux qui ont connu le plus de mutations à la minute de toute l’histoire humaine): au nom d’une bonne idée qui répondait à une situation d’il y a plus de 300 ans, on nous demande d’être comme il y a au moins 500 ans, en nous faisant croire que la situation est celle d’il y a 150 ans, pour conserver la situation d’il y a à peu près 100 ans, alors qu’au moins tous les 50 ans, on connaît une révolution technologique qui redéfinit complètement tout le paysage, ou quelque chose dans ce genre… Et c’est sur l’individu que s’exercent toutes les tensions résultant de ces écartèlements. Bref, l’institution - comme souvent - est complètement en décalage par rapport à la réalité. Ce qui nécessite donc l’invention de nouveaux modes de vie, voire de nouvelles institutions.

Interstices et institutions

Or l’invention du nouveau doit se faire à partir de l’ancien. Comme je l’ai suggéré plus haut : si l’on a la faculté de se projeter, c’est toujours à partir du cadre d’une certaine situation de départ - et souvent en réaction par rapport à cette situation. Ces conditions originelles, s’il « faut bien faire avec » (expression fataliste), on peut faire avec (expression pleine d’allant). Si elles sont des contraintes de départ, elles constituent également des moyens pour avancer. Si elles sont les modes et les formes dont on hérite, elles représentent le matériau de notre créativité. L’institution est, par nature, toujours ajustée très approximativement à la réalité : cela débouche sur deux perspectives. L’une négative, indique que du nouveau est nécessaire pour que notre vie « colle » mieux à la réalité. L’autre positive, fournit avec le « jeu », la marge que l’institution mal ajustée laisse, l’espace où pourra germer le changement. L’évolution, nécessaire, se fait comme dans le vivant toujours depuis les creux, les vides, les trous, les écarts, les décalages par rapport à une situation. J’estime donc légitime - et éminemment « naturel » - de « profiter » du chômage, désormais inadapté à la réalité, pour travailler à l’invention, à l’exploration, à la recherche, à l’expérimentation, à la « mise au monde », à la mise en œuvre de nouveaux modes mieux adaptés à la situation qui se révèle problématique dans le chômage même. Les institutions ne sont pas faites pour être admirées comme de beaux bibelots bien propres. Elles sont des aménagements du monde que les humains bricolent tant bien que mal pour donner une certaine qualité à leur existence. Même si, par le fait même d’être in-stituées, elles sont en principe faites pour durer, le temps qu’on les mette en place, elles sont le plus souvent déjà dépassées par les événements. S’il est bien dans leur nature d’être relativement stables, le coût de cette stabilité (le temps d’institution) fait qu’elles sont toujours d’une certaine façon périmées, sujettes à la révision. Il faut respecter les institutions. Une institution, c’est entre autres cela : quelque chose qui demande à être respecté - c’est comme cela qu’elles fonctionnent. Mais jamais il ne faut absolument conserver cette institution-. A la fois, les institutions sont faites pour durer et pour ne pas durer. Leur rigidité, qui leur permet de durer et de faire face à certains aléas de l’existence, fait qu’elles doivent être souvent changées pour être le plus en phase possible avec une réalité infiniment plastique. Et ces changements doivent être issus des conditions qu’elles rendent elles-mêmes possibles. Il ne faudrait jamais cracher sur les institutions du passé, à condition de les changer au plus vite en les remerciant pour les services rendus, et pour avoir favorisé leur remplacement.

L’humain est un créateur, un bricoleur d’institutions, c’est un « instituteur ». J’entends par « institutions » des choses aussi diverses que l’administration du chômage, l’Etat de droit, l’école, la sécurité sociale, la médecine, la botanique, l’argent, la propriété privée, Hollywood, les bancs publics, les parcs, la police, les autobus, l’industrie mais aussi la politesse, la courtoisie, la convivialité, l’hospitalité, un couple, une famille, une bande de copains, la solidarité, la guerre, une manif, l’alcool, la drogue, la langue, l’écriture, les techniques, les mythes, ce site Web, le mariage, les communautés, l’art, le Rap, la philosophie, les relations humaines. Bref, tout ce qui est créé par l’humain, qui est partagé et qui dure quelque peu. Les administrations centralisées sont un genre particulier d’institutions, mises en place d’une manière bien particulière. Peut-être est-il temps de créer d’autres sortes d’institutions, plus souples, plus proches de la chair vivante des individus, plus « participatives », plus évolutives, sur d’autres bases que l’Etat(-nation)-de-droit-gouverné-par-la-démocratie-représentative. Dès que je salue quelqu’un dans la rue, dès que j’entre en conversation avec lui, dès que j’installe ma chaise sur le trottoir, si j’en installe une deuxième, dès que j’emprunte sa balance de ménage à ma voisine, ou que je l’invite à prendre le thé, ou si je m’enferme chez moi, si je clôture mon jardin et que je le cadenasse, je crée des embryons d’institutions. La philosophie est une drôle d’institution : elle ne cesse tout à la fois de se destituer, de se restituer, de se constituer. C’est bien une institution : elle émane des humains, se partage et jouit d’une certaine pérennité (au moins 2500 ans en Europe), mais elle est plutôt magmateuse que rigide. Même si elle comporte d’indéniables grumeaux de rigidité, ceux-ci sont constamment brassés et re-brassés au sein d’une incroyable bouillie en ébullition qui engloutit tout sur son passage. Sa forme est celle de l’a-morphe, ou plutôt du protéiforme. En fait, elle est constamment à la recherche de sa forme. Magma plastique, elle repose sans cesse la question des formes, des modes. Elle est l’institution même de la destitution, de la constitution et de la restitution.

Des individus qui se sentent à l’étroit dans les méga-institutions actuelles, qui souffrent des frictions entre celles-ci et la réalité du monde, j’en connais plein et j’en rencontre tous les jours. Vous aussi, j’imagine. Des filles et des garçons - souvent quelque peu oisifs et paresseux - qui créent constamment aux détours de leurs gestes un peu las des embryons d’institutions intéressantes, trop souvent avortés quoique éminemment viables, j’ai la chance d’en voir tout le temps. Ce sont d’authentiques philosophes et le site qui accueille si aimablement ce modeste texte est truffé de tels embryons. Il n’y a pas de société, de politique, d’économie, de droits et de devoirs, de principes, de moyens qu’au niveau des grandes institutions étatiques. L’Etat-nation démocratique lui-même n’est qu’une institution particulière, une forme singulière, assez grossière et pataud, pas mal mégalo, d’organisation de la vie, et qui a peut-être fait son temps. Osons instituer nous-mêmes - après tout, ce sont toujours des humains, comme nous, qui instituent -, à partir des interstices laissés par les vieilles institutions sclérosées, de nouvelles manières de vivre. Du moment qu’elles s’avèrent quelque peu durables, même tâtonnantes, et qu’elles sont partagées au moins par quelques-uns, pourquoi ne jouiraient-elles pas d’autant de dignité « institutionnelle » que les monuments poussiéreux et ruineux dont nous avons hérité ? Osons, dans l’espace marginal vivant que nous laissent les carcasses moribondes des institutions passées, être des créateurs, des inventeurs, des tâtonneurs, des prospecteurs, des expérimentateurs, des testeurs, des chercheurs, des explorateurs de nouvelles institutions d’un genre nouveau, de nouveaux modes de vie conférant à l’existence une qualité nouvelle, mieux accordée avec ce que nous nous sentons être, et avec l’univers tel que nous le vivons. Osons être des « professionnels » de cela, dans un sens renouvelé du mot, plus proche de son intuition originelle : non pas une étiquette sociale en forme de laissez-passer ou de cote de rangement, de matricule, ou de code-barre, mais une prise de position, un engagement public original, au yeux de tous (ceux qui se donnent la peine de regarder), en plein vent, une profession de foi en ce que l’on fait, en ce que l’on ose être. Osons être de studieux paresseux, des jouisseurs professionnels… Là, il y a du travail…

Epilogue

Il ne faut pas - cela ruinerait tout - voir derrière les lignes trop abondantes que je viens d’étaler gauchement, comme une justification, une sorte de prestation déguisée, honteuse,a posteriori, dont j’aurais eu inconsciemment l’initiative pour justifier ma « rémunération » de sans-emploi. On pourrait envisager que malgré tout, une sorte de culpabilité diffuse me pousse à prendre la peine d’élaborer ces arguments malhabiles pour les faire peser sur le plateau de la balance, seulement lesté de la plume de mon oisiveté, afin de faire remonter l’autre plateau, lourdement garni par mon entretien aux frais de la communauté. Il n’en est rien. Ou plutôt : s’il en est effectivement quelque chose - le nier serait malhonnête -, c’est, je le rappelle, sur le mode cicatriciel de la séquelle pathologique, comme il arrive de tousser encore, une fois le rhume guéri. Certes, il m’arrive fréquemment d’éprouver, lorsque je vois les bonnes gens s’activer, vaquer (terme magnifique évoquant le vide) à leurs affaires, comme un spasme, une contraction musculaire qui me pousserait à, comme eux, accélérer mes mouvements. Ce hoquet me ferait bien trébucher dans mon inertie patiemment acquise, pour me précipiter dans une quelconque (pré)occupation. Et souvent, je trébuche, effectivement, et l’espace de quelques instants, m’affaire. Ce tic me met en affaire. Je suis encore un piètre paresseux.
Malgré cela, je crois pouvoir affirmer que le présent texte ne participe pas de ces soubresauts incontrôlés. En effet, il a été inspiré, rêvassé, ruminé, mûri, rédigé sur une trop longue période - en témoignent les événements introductifs -, au gré de mon humeur. Aussi : il n’a été commandé par rien ni personne, n’a pas été contraint par aucune échéance, n’a subi aucune pression. Je le répète : il n’est que la résonance que prend, dans le présent medium, une tension du monde et de la société qui s’est communiquée à ma vie, et par l’intermédiaire de celle-ci. Dans cette affaire, je n’ai été qu’une courroie de transmission. J’ai laissé se déployer dans mon existence cette tension qui me dépasse infiniment. Je l’y ai accueillie et l’y ai fait sonner tant bien que mal, la communiquant maladroitement à ce support en la convertissant en mots. Bien sûr, il y a là quelque chose de thérapeutique : en faisant passer la tension - comme quand on joue au « téléphone arabe » - plus loin que moi, je libère mon existence de tout son poids, j’évite d’être écrasé, engorgé, obstrué, explosé. Et de ce fait, je me libère également du poids que pourrait représenter toute culpabilité. On n’est véritablement coupable, redevable, responsable que si l’on est le dernier ressort. Si la tension ne me déchire pas, si elle ne m’écartèle plus, c’est parce qu’elle ne fait plus que passer par moi, pour éclater ou s’amortir plus loin. Ici même, par exemple.

Il n’y a point de balance, faute de pivot absolument fixe (comme un Dieu a pu l’être): il n’y a qu’un univers infiniment complexe qui se présente comme une pelote enchevêtrée qui palpite, parcourue de chocs, de tensions, de tractions, de frictions, de pressions et de zones de paix qui, localement, peuvent parfois donner l’impression de se contrebalancer.

Ou plutôt : à nouveau localement, je puis, si je le désire, faire levier. Si je choisis judicieusement un pivot transitoire, je peux y faire peser la tension afin de la dévier, de la dompter, de la détourner et éventuellement de la retourner. La technologie qui me permet d’écrire aujourd’hui est un tel point d’appui. Mon « droit au chômage » en est un autre. Tout l’art est là : prendre appui pour canaliser les forces. S’il faut utiliser le mot « travail » pour quelque chose d’éminemment positif, c’est peut-être ici. Le véritable travail, celui dont on dit : « ça, c’est du travail », consisterait en ceci : cultiver l’art du pivot, choisir le point d’appui sur lequel faire porter l’effort le plus économique possible, afin de s’épargner le plus de peine possible. Ce travail ne peut pas être contraint : il lui faut le temps de l’observation, de la découverte et de la réflexion. Il lui faut le temps du génie et de la créativité. Aux antipodes d’une soumission à une quelconque contrainte, il est l’art d’esquiver la contrainte et de la contraindre elle-même à prendre une route qu’on lui a choisie.

Ce site même est l’exemple vivant d’un tel art au travail. Rien ni personne ne l’a commandé. Il est un ingénieux pivot, soigneusement ouvragé pendant des heures de loisirs, où peuvent tournoyer, résonner et chanter diverses manifestations de la vie. Si l’on entend par travail cette activité libre et gratuite qui aménage le monde pour qu’il soit moins tendu, plus paisible, plus varié et plus dansant, on ne peut que souhaiter que ceux qui ont envie de travailler soient laissés en paix et soient même encouragés. Disons-le carrément : le travail en ce sens-là ne peut vraiment s’épanouir pleinement qu’au sein d’une vie de loisir, une vie qui n’est pas à « gagner ». Il ne s’agit pas d’un travail que l’on a, que l’on cherche, que l’on veut, ou qu’il faut trouver, mais du travail que l’on fait ou qu’il y a

Mai-juin 2006